01/03/2011

Je me souviens : Pierrot lunaire

Ivan Stepanovich Ivanov-Sakachev - Une étudiante en histoire de l'art


Je me souviens de l'année 1967-68 - nous avions été finalement un petit groupe à quitter l'Hôtellerie, rêveusement nous achevions (c'est le mot) une licence de philosophie, et pour  changer du Buffet nous avions opté pour le certificat d'esthétique. 

A  l'époque cela se passait dans l'immeuble assyro-babylonien de l'Institut d'art. On s'immergeait dans un océan de demoiselles à col de dentelle qui avaient sur nous l'avantage de connaître les oeuvres et qui, de surcroît, nous snobaient. Nous regardions défiler dans le clic-clac des diapositives Poussin, Juan Gris, Fernand Léger et le Quattrocento. Au programme cette année-là, le cubisme...

Juan Gris - Fantômas, 1915
National Gallery of art, Washington
Source : Wikimedia Commons


...les Vanitas...


Antoine Steenwinkel - Vanitas, autoportrait de l'artiste, XVIIème s.
Musée royal des beaux-Arts, Anvers
Source : dianalehti


...et Schönberg.



Eine Nacht. Ein Leben, téléfilm d'Oliver Herrmann, 1999
mus. : Arnold Schönberg, Pierrot lunaire, 1912 - Christine Schäfer, soprano
sur des paroles d'Albert Giraud, trad. Otto Erich Hartleben
Ensemble InterContemporain, Pierre Boulez
Mis en ligne par LopezDeLoyola


Nous écoutions Bernard Lamblin, et Revault d'Allonnes.

Olivier Revault d'Allonnes (1923-2009) fut pour tous ceux qui l'approchèrent un peu plus qu'un simple professeur. Arrière-petit-fils d'Ernest Renan, il était de cette école d'esthétique, derrière Mikel Dufrenne, qui s'efforçait  de résister aussi bien aux ankyloses du marxisme qu'au structuralisme ambiant. Et il fut un des rares enseignants de l'Université à soutenir ses étudiants au point de se fendre dès le 7 mai 1968 d'une lettre personnelle au recteur de Paris : "j'ai manifesté avec eux dans la rue et continuerai à le faire" (1).

C'est en écoutant Revault que, pour la première fois à la Sorbonne ou dans ses dépendances, nous entendions citer ce nom :



Theodor Wiesengrund Adorno
Six études pour quatuor à cordes, 1920, 3ème mouvement
Mis en ligne par Hochdorff


En ce temps-là à Paris, l'école de Francfort n'était pas vraiment hype. Ce qui était hype, c'était Althusser chez les maoïstes (et/ou les staliniens), Lukács et SouB chez les autres. Tout le monde lisait aussi un peu Henri Lefebvre, et beaucoup l'I.S. achetée à un kiosque bien précis du Boulevard St Michel.  Mais pas les Francfortois.

(Même de Walter Benjamin, on ne trouvait en français que deux minces volumes traduits par Maurice de Gandillac, et d'Adorno que la Philosophie de la nouvelle musique et l'Essai sur Wagner.)

Il y avait des ayants droit, des blocages de traduction - surtout, à ce moment-là, sur la Dialectique négative - je me souviens de Revault pestant encore et encore contre ces embûches, avec une indignation non feinte. Mais comme d'habitude l'écume juridique ne faisait que recouvrir les causes plus profondes de cette surdité. Revault fit un patient travail, et efficace, pour soulever les éteignoirs (2). C'est grâce à lui que la Théorie esthétique...




...n'attendit pas pour être traduite aussi longtemps que d'autres livres d'Adorno : trente ans pour les Minima moralia, et la même punition pour la Dialectique de la raison si on prend comme point de départ sa première édition, américaine.

Quand les lumières se rallumaient après les diapositives, et que Revault embrayait sur la Théorie Critique, nous jouissions d'un avantage temporaire sur la tribu des cols de dentelle : Hegel était pour nous un terrain moins glissant que Braque ou Pieter Claesz. Pourtant, nous cachions notre surprise - ainsi, nos précédents maîtres nous avaient caché des choses ? Nous déléguâmes un germaniste  dans Negative Dialektik; il revint, secoua ses sandales et nous confirma, dans ce sabir khagneux qui nous collait à la peau, que c'était trapu mais siouxe - traduire : difficilement compréhensible pour les béotiens, mais d'une intelligence supérieure. Je confirme également, je frotte encore mon côté béotien à cette écorce plutôt rude - chacun peut d'ailleurs s'en faire une idée, ici mais en anglais.

Une ou deux fois par semaine, on s'asseyait dans cette salle, Revault détaillait des séries, on écoutait Pierrot Lunaire - puis nous faisions connaissance avec cette dialectique déroutante qui, comme le scorpion dans le cercle de feu, se pique de son propre dard, mais pour renaître - scorpion/phénix : "plus la pensée, au nom de l'inconditionné, se ferme avec passion à ce qui risque de la conditionner, plus elle se livre, inconsciemment mais d'autant plus fatalement, au monde. Même sa propre impossibilité, elle doit la comprendre par amour du possible. Comparée à l'exigence à laquelle elle doit faire face, la question concernant la réalité ou l'irréalité de la rédemption devient presque indifférente"(3).


A la fin de l'année, Revault se retournait vers ses étudiants et questionnait innocemment

"Alors, qui veut devenir chômeur intellectuel ?"

Comme tout navire, la Théorie Critique avait besoin de rameurs; nous étions des poltrons, nous n'avons pas levé le doigt. Par ailleurs nous étions en avril 68, le temps passa d'abord très vite, puis plus lentement. Et je n'ai plus jamais croisé Revault que dans ses livres, mais je lui serai éternellement reconnaissant pour ce scorpion, et ce phénix.








On peut facilement trouver sa thèse de 1973, récemment rééditée, c'est incroyable comme un livre de presque quarante ans a peu vieilli - si quelques passages détonnent, c'est simplement que l'époque s'est avachie autour de cette pensée. Qui d'autre que Revault pouvait essayer de transcrire des chants de rossignol dans la notation Hornbostel-Souriau, simplement pour vérifier que les Hymnes de passereaux au lever du jour ou les Oiseaux exotiques, de Messiaen, n'étaient pas réalistes ? Il y a aussi dans ce livre un essai lumineux sur Picabia, une analyse de l'Arrêt Bonnard (4) qui se lit comme un roman policier, et le premier chapitre sérieux publié en France sur le Rébétiko...



Το μινόρε της αυγής/La chanson de l'aube (Spyros Peristeris/Minos Matsas), 1947
Chant : Apostolos Chatzichristos, Markos Vamvakaris, Giannis Stamoulis
Bouzouki : Kostas Kaplanis
Mis en ligne par panagos274


De nos jours combien de thèses d'état (pardon, de HDR...) se termineraient par un parallèle entre Lénine et Jerry Rubin (à l'avantage de ce dernier) ? Et par cette conclusion souvent citée, mais je la cite encore : "...le rétrécissement croissant de la zone de création dans la vie des hommes ne peut que réaliser les conditions d'une créativité encore inconnue. La détermination est finalement toujours remise en question par la création, et ceci d'autant plus radicalement qu'elle détermine plus étroitement. (...) Toutes les nécessités de l'art, matérielles, techniques, traditionnelles, sociales, idéologiques, n'ont jamais abouti à autre chose qu'à la nécessité de les détruire. Ce sont les oppressions qui suscitent les sursauts, et ceux-ci ne sont possibles que parce que les oppressions, qui se veulent ou se croient totales, ne le sont jamais. Simplement, plus elles cherchent à s'exercer sur la totalité, plus elles s'engagent à être totalement rejetées. (...) La grande loi de la création artistique, c'est que sa puissance est proportionnelles à celle des systèmes qui veulent l'étouffer. Plus les règles s'étendent, et plus elles commandent, plus s'élargit le champ où l'art nouveau va les déborder, et plus s'accroît la force qui les brisera. Il est probable que cette loi n'est pas limitée à l'activité esthétique, pas plus que cette dernière n'est limitée, dès aujourd'hui, au domaine de l'art. Dans une société qui tend à abolir toute création, l'abolition de cette société devient la seule création possible" (5). 


 Vadim Zakharov - Adorno Denkmal/Monument Adorno, 2003
Theodor-W.-Adorno-Platz, Frankfurt am Main
Sur le bureau du philosophe, le métronome et l'exemplaire de la Dialectique négative.
Source : Wikimedia Commons





(1) Lettre ouverte à M. le Recteur, journal Combat, 10 mai 1968. Dans la même lettre Revault, qui était encore simple assistant et qui avait aussi soutenu les militants algériens pendant la guerre de libération, faisait clairement le rapprochement à propos du comportement de la police parisienne qui s'était "fait la main pendant huit ans contre les Algériens".

(2) Il ne fut pas le seul, il y eut aussi Jean-Michel Palmier, Jean-Marie Vincent et Miguel Abensour.

(3) T. W. Adorno, Minima moralia, réflexions sur la vie mutilée, fragment 153, trad. Eliane Kaufholz, Payot éd. 1983.

(4) Dalloz 1953, pp. 405-408. L'arrêt, du 17 janvier 1953,  déniait au peintre la liberté de décider par lui-même ce qui dans sa production relevait de l'oeuvre achevée, par opposition aux ébauches. Les juges confièrent cette répartition à des experts.  Le litige portait sur la dissolution de la communauté de biens entre Bonnard et son épouse décédée : les ébauches restaient propriété exclusive du peintre, ce qui n'était pas le cas des oeuvres achevées. Cet arrêt célèbre pose le problème de la définition de l'oeuvre achevée, notamment dans l'art contemporain.

(5) Olivier Revault d'Allonnes, La création artistique et les promesses de la liberté, Klincksieck éd. 1973, rééd. 2007, pp. 290-291.

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