29/03/2026

Ciel... Woodbridge/Polsom/Dufour


George Woodbridge - Ill. pour H. G. Wells, First Men in the MoonClassics Illustrated No. 144, 1958

 
 

Wallace Polsom - If 99  : Homo Aestheticus, 2017 
Collage




Je me souviens que les touristes terrestres commençaient le plus souvent leur séjour lunaire par un puissant effet Stendhal : la splendeur de la Terre, le ciel noir bondé d’étoiles, la magnificence des grandes plaines blanches brillant comme l’argent à travers une visière d’or ravissaient leur âme. La soudaine légèreté de leur corps, l’occasion de courir sans effort par grands bonds ailés, comblait leur plus ancien désir, et leur accrochait au visage un sourire immense. Quelques-uns, cependant, étaient victimes de l’effet de surplomb, et paniquaient à voir la Terre si petite et l’espace si vaste au-dessus de leur tête. D’autres, curieusement, s’inquiétaient de l’absence de polarité, interrogeaient inutilement leur boussole et se plaignaient de vertiges. Mais, dans l’ensemble, le ravissement était massif. Puis, peu à peu, les Terriens s’obsédaient sur des détails : la poussière qui ne retombait pas, les ombres qui étaient trop nettes, les étoiles, trop fixes et la constante odeur de brûlé. Une angoisse leur venait aussi au sujet des radiations. Celle-ci était légitime, même si les phases d’exposition aux vents solaires étaient déjà finement calculées. Je crois que ces pauvres gens n’appréciaient pas de voir des particules brillantes traverser leur champ de vision même quand ils avaient les yeux fermés. Leur humeur passait du bon au moins bon, ils quittaient la cité en surface et finissaient blottis au sous-sol, qui n’était qu’à peine viabilisé, en gémissant.

Là, ils se plaignaient du confinement et de douleurs articulaires. De plus, ils avaient un souci avec la pesanteur lunaire qui ne s’est jamais corrigée. Malgré toutes les consignes, toutes les explications, tous les entraînements, les Terriens ne parvenaient pas à contrôler leur motricité. Leurs gestes étaient trop brusques et trop puissants pour la faible gravité. Ils renversaient tout, se cognaient partout et se retrouvaient assez vite, couverts d’ecchymoses, à faire le pied de grue devant la piste de départ.

Le reste du règne animal ne faisait pas tant de façons, sauf les quadrupèdes à jambes graciles, hélas. Après quelques vols, reptations ou galipettes maladroits, les animaux fraîchement arrivés de la Terre s’endormaient tranquillement. Leur masse musculaire fondait à vue d’œil, après quoi l’acclimatation était faite.

Les plantes, elles, se sont montrées moins paisibles. Certaines ont étiré leurs racines et leurs feuilles avec un sens de la liberté assez facétieux. Les nénuphars, surtout. D’autres se sont mises à muter frénétiquement. Leur malaise était palpable, j’en ai vu qui s’affolaient, en particulier les aristoloches. J’ai eu très peur aussi pour les poivriers, mais, au bout du compte, les plantes ont à peu près toutes accepté leur nouvel environnement. Il faut dire qu’on ne leur a pas laissé le choix : aucun billet retour n’était prévu pour elles.

Les touristes terrestres, eux, rentraient chez eux. Du moins, au début. Et ce voyage faisait l’objet de quelques crises de panique, pas entièrement injustifiées d’après l’accidentologie. Tout ce beau monde laissait derrière lui des artefacts terrestres : des souvenirs. Chaque famille soulunaire garde précieusement au moins un souvenir scellé sous verre. La famille de Sileqi possède un petit globe aux trois quarts rempli d’eau, dans laquelle des peluches blanches nagent autour d’une figurine verte – une femme couronnée brandissant un cornet. La famille de Sileqi détient aussi, à l’abri d’une cloche en verre, un pot de terre cuite rempli d’humus desséché et d’une momie de volubilis.
 
 Catherine Dufour - Les champs de la Lune, Robert Laffont éd. 2024

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