18/03/2026

Le petit chou a bien avalé son Spinoza ?


Michael Deas - Francis Scott Fitzgerald 
US Postal Service Stamp, 1996, pour le centenaire de la naissance de l'auteur
 
 

Au lieu de pleurer sur votre sort, voyons », dit-elle. (Elle dit toujours « voyons » parce qu’elle réfléchit – mais réfléchit vraiment – quand elle parle.) Elle dit donc : « Voyons. Et si la faille n’était pas en vous, mais au Grand Cañon. »

« La faille est en moi », répondis-je héroïquement.

« Voyons ! Le monde n’existe que par vos yeux – que par l’idée que vous en avez. Vous pouvez en faire quelque chose d’aussi énorme ou d’aussi petit que vous voulez. Et vous vous acharnez à être un petit individu misérable. Nom de Dieu, si je me fêlais, je ferais éclater le monde avec moi. Voyons ! Le monde n’existe que par la manière dont vous le saisissez, alors il vaut beaucoup mieux dire que ce n’est pas vous qui avez la faille – que c’est le Grand Cañon. »

« Le petit chou a bien avalé son Spinoza ? » (1)

« Je ne connais rien à Spinoza. Mais ce que je sais… » – Elle se mit alors à parler des malheurs qu’elle avait eus, qui à l’écouter semblaient avoir été plus pénibles que les miens, et à expliquer comment elle les avait accueillis, et surmontés, et dépassés.

Je réagis un peu à ce qu’elle me disait, mais je ne réfléchis pas vite, et en même temps je m’avisai que, de toutes les forces de la nature, la vitalité est la moins communicative. Au temps où l’on était gorgé de jus qui ne payait aucun droit d’entrée, on essayait d’en donner – mais toujours sans succès ; pour employer une autre métaphore, la vitalité ne « prend » jamais. On en a ou on n’en a pas, comme on a de la santé ou les yeux marron ou de l’honneur ou une voix de baryton. J’aurais pu lui en demander, bien empaquetée, prête à faire cuire et à digérer à la maison, mais je n’aurais rien eu – même en attendant un millier d’heures, la gamelle de ma compassion pour moi-même à la main. Je pus la quitter, franchir sa porte – je me tenais bien soigneusement comme on tient une poterie fêlée pour regagner le monde de l’amertume où je m’installais avec les matériaux que j’y trouvais – et après avoir franchi sa porte je me répétai la citation : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, qui la lui rendra ? » (Matthieu, V, 13).

 

Francis Scott Fitzgerald - The Crack-up, 1936 / La fêlure, 1963, trad. Dominique Aury et Suzanne Mayoux

 

(1) "Baby et up all her Spinoza?" dans le texte original.

 


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