— Nous avons un télégramme de la reine. Concernant une locomotive soudée aux rails par le syndicat des cheminots.
— Oui, oui, dit Arthur. Qui est le dirigeant syndical des cheminots, maintenant ? Je suppose qu’ils veulent plus d’argent.
— Comme les hommes des chantiers navals. Un certain Polonais parle au nom des deux corporations. J’ai oublié son nom.
— Donnez-leur un peu plus d’argent, dit Arthur, et augmentez proportionnellement la taxe sur le demi.
— Non, dit monseigneur Kay. Augmentez la taxe d’abord, puis donnez-leur l’augmentation, faites-le dans cet ordre. Ça se remarque moins.
— Ils pensent que je suis cousu d’or, dit Arthur. Les réserves d’argent sont limitées. Ils ne s’en rendent pas compte. Ils s’imaginent que j’ai de grands coffres-forts remplis d’argent dans tous les placards et tous les greniers de tous mes châteaux.
— Et c’est la vérité, dit monseigneur Kay.
— Mais là n’est pas la question, dit Arthur. Cet argent n’est pas le mien, en aucun cas. C’est l’argent de l’État, l’argent de l’Angleterre. Nous en avons besoin pour faire marcher le pays. Qui sait ce qui peut arriver avec cette guerre ? Nous pouvons perdre. Nous pouvons être obligés de nous racheter nous-mêmes ou tout le foutu royaume. C’est tout simplement prudent de garder un peu d’argent de côté pour les imprévus. L’homme de la rue ne se soucie jamais des imprévus.
— Bien vrai.
— Sans compter que Wilhelmine des Pays-Bas est plus riche que moi, tout le monde le sait. Est-ce que je me plains de n’être que la seconde grande fortune d’Europe ? Non. J’accepte le fait de bonne grâce.
— Vous êtes admirablement modeste et prudent, dit monseigneur Kay, et en plus, inébranlable…
— Accorderons-nous aux Italiens une partie de ce qu’ils demandent ? Je ne le pense pas. Ils en redemanderaient.
— Nous pourrions bombarder Milan. Un coup de semonce. Ça les ferait réfléchir. Ultime réflexion.
— Je n’ai jamais aimé bombarder les populations civiles, dit le roi. C’est comme la violation d’un contrat social. Nous sommes censés nous battre et elles, payer.
— C’était comme ça au bon vieux temps.
Donald Barthelme - The King, 1990 / Le Roi, 1992, trad. Isabelle Chedal et Maryelle Desvignes, Denoël éd.

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