14/01/2026

le facteur sonne trois fois


Les Edwards - Ill. de couverture pour Bently Little - The Mailman (1992), édition du 20ème anniversaire
Cemetery Dance Publications, 2012
 


 
Le facteur est un bon sujet pour l'angoisse. Il est là tous les jours, partout, il nous connaît tous, un peu - peut-être même beaucoup - il distribue l'information (et que pourrait-il en faire, si...). Oui, il est un peu dépassé par internet - mais après tout le livreur a pris sa place, et si lui aussi il s'avisait de détraquer votre vie...
 
Les chats aiment bien Bentley Little (1), c'est un de leurs polygraphes préférés, il a une régularité d'horloge : un bouquin par an, souvent sur le même thème : le dérangement fatal d'une institution, qu'il s'agisse d'une banque, d'une police d'assurance ou encore de ce rouage essentiel pour le bon mauvais fonctionnement du capitalisme tardif :
 
 


...le consultant (de ce roman a découlé une série assez divertissante). 
 
Mais revenons au facteur.
 
The mailman a été traduit en France (par Michel Pagel) sous le titre 
 
 
 
 Pocket éd. 1995
 
 
En V.O. ça commence ainsi :

It was the first day of summer, his first day of freedom, and Doug Albin stood on the porch staring out at the pine-covered ridge above town. It wasn’t technically the first day of summer — that was still three weeks away. It wasn’t even his real first day of freedom — that had been Saturday. But it was the first Monday after school ended, and as he stood at the railing, enjoying the view, he felt great. He took a deep breath, smelling pine and bacon, pollen and pancakes, the mingled odors of woods and breakfast. Morning smells.

It was cool out and there was a slight breeze, but he knew that that would not last long.

 
 
Et on sent bien que ça va se gâter. Au début, le facteur n'apporte que des bonnes nouvelles - mais elles sont à double fond et le fond du fond est comme d'habitude : noir.
 
Nous le savons bien : l'horreur est quotidienne. Ou, plus exactement, le quotidien est horrifique. Toute personne saine d'esprit sait, au moment de se lever pour aller travailler que des êtres maléfiques sont là, aux aguets, tapis dans son emploi du temps. Oui, la plupart du temps nous fermons les yeux, mais certains écrivains sont là pour nous les ouvrir.
 
Prenez Dolores Hitchens, par exemple
 
 

 
...autrice de quarante-huit romans, dont Fool's Gold/Pigeon vole, dont Godard a tiré Bande à part, et de
 
 
 
Putnam éd. 1971
 
 
The Baxter Letters, son avant-dernier roman où ce n'est pas le facteur qui distribue le courrier, mais une jeune sténodactylo naïve (au début, du moins) qui retransmet les lettres reçues d'un oncle qui la manipule. Ici, ce n'est pas le distributeur qui est maléfique, ce sont les lettres qui sont assassines. On passe du fantastique social au réalisme noir - mais le courrier fait peur, toujours.
 
The Baxter Letters a connu en France une destinée bizarre. Le roman est traduit à la Série Noire, par Marcel Frère, l'année même de sa parution aux États-Unis.
 
 

 
Mais, même si elle distribue des lettres, comment la sténodactylo est-elle devenue un facteur
 
En 1971 la Série Noire est toujours dirigée par Marcel Duhamel. Et là, il faut faire un détour par l'histoire du surréalisme et de ses environs.
 
Marcel Duhamel fait en 1920, la connaissance de Jacques Prévert - ils font tous deux leur service militaire à Istanbul, alors occupée par les alliés. Revenus à Paris avec Yves Tanguy ils s'installent tous trois à Montparnasse, 54 rue du Château, dans une maison que Duhamel a louée à la veuve d'un marchand de lapins. Ils y sont rejoints par Raymond Queneau - ainsi naît le "groupe de la rue du Château", d'abord annexe du surréalisme que fréquentait bien entendu un certain Robert Desnos, puis foyer d'opposition et enfin bande des exclus - dont Desnos, également - après les scissions de 1928-29. 
 
 
 
Marcel Duhamel, Jacques Prévert, Yves Tanguy et Pierre Prévert


 
Au cours des années 1926-27, la rue du Château se situe à la croisée du surréalisme et de la culture populaire. Comme le rappelle André Thirion :
 
On a joué, rue du Château, à tous les jeux surréalistes et peut-être y a-t-on fait plus de cadavres exquis qu’ailleurs ; mais l’intérêt véritable se déplacait vers des moyens d’expression plus populaires. Ainsi naquirent, un peu plus tard, la Série Noire, les films des Prévert, Paroles, les romans de Queneau. (2).
 
 
C'est précisément de 1926 (3), pleine époque de la rue du Château, que date le poème le plus connu de Robert Desnos, Gorges froides :
 
 
À Simone

À la poste d’hier tu télégraphieras
que nous sommes bien morts avec les hirondelles.

Facteur triste facteur un cercueil sous ton bras
va-t’en porter ma lettre aux fleurs à tire d’elle.

La boussole est en os mon cœur tu t’y fieras.
Quelque tibia marque le pôle et les marelles
pour amputés ont un sinistre aspect d’opéras.
Que pour mon épitaphe un dieu taille ses grêles !

C’est ce soir que je meurs, ma chère Tombe-Issoire,
Ton regard le plus beau ne fut qu’un accessoire
de la machinerie étrange du bonjour.

Adieu ! Je vous aimai sans scrupule et sans ruse,
ma Folie-Méricourt, ma silencieuse intruse.
Boussole à flèche torse annonce le retour.  
 
 
C'est donc de la longue complicité avec le poète que naît chez Duhamel l'étincelle qui fait ainsi titrer la traduction de The Baxter Letters. On distribue des lettres et ça se passe mal ? Va donc pour le triste facteur...
 
L'histoire ne s'arrête pas là. Duhamel quitte la direction de la SN en 1977. Suivent trois autres directeurs, avec des hauts et des bas et puis, pour la première fois en 2017, une directrice, Stéfanie Delestré. Parallèlement la SN revisite et dépoussière son fonds, notamment en republiant des titres devenus classiques en traduction révisée et, surtout, augmentée. On sait que la SN de Duhamel n'hésitait pas devant les coupes franches pour s'ajuster aux 256 pages maximum (le calibrage des tourniquets dans les gares).
 
C'est ainsi que paraît l'année dernière :
 
 
Traduction de Marcel Frère révisée par Estelle Jardon
 
 
Au passage, l'illustration de couverture est largement inspirée de
 
 
 
Mysterious Press, 2021


 

On aura une idée de l'évolution de la collection en comparant les textes de quatrième de couverture, d'abord chez Marcel Duhamel :

 

Jennifer, une petite pécore partie à la conquête de New York, se voit confier par son oncle Bax, qui séjourne en Amérique Centrale, la mission de remettre certaines lettres à différentes personnes. Quoi de plus facile, en effet. Mais bientôt, elle constate que ces missives abrègent de façon affolante l'existence de plusieurs destinataires. Plaies d'argent peuvent être mortelles, surtout quand on a un poignard planté entre les omoplates.

 

La petite pécore est maintenant fraîchement débarquée. Et on rappelle qu'il y a tout de même un peu de love story dans le bouquin - on sait le public de ce début de siècle friand de romance.

Quant aux coupes, voici comment débute la version Marcel Frère de 1971 : 

Il y avait une lettre dans la boîte.

Comment était-ce possible, à sept heures vingt-cinq du matin ? Les facteurs dorment comme tout le monde, non ?

En ouvrant la boîte, elle sentit une vague odeur de poussière et de vieux papiers. La lettre était bien là. À l’instant même où elle aperçut l’absurde écriture penchée, son nom tracé en caractères énormes aux majuscules surchargées, elle eut envie de la flanquer à la poubelle. Non, j’attends d’être au coin de la rue pour m’en débarrasser.

L'oncle Bax... 

 

Et voici la version d'Estelle Jardon du passage correspondant, conforme à l'original :

 

À sept heures vingt, elle prenait l'ascenseur. Les étages mal éclairés, d'où s'échappaient des bouffées d'air rance, défilaient devant la cabine froide à l'odeur de métal. Le linoléum était éraflé à trois endroits où l'on pouvait se prendre le talon et se briser la nuque sous l'éclairage tremblotant et d'un rare bleu blafard du plafond. Dans la descente, elle essaya de se réveiller, de reprendre vie, pour affronter la journée en toute confiance parce que c'était un autre jour de cette nouvelle étape de son existence. Parce qu'elle avait Tom, qu'elle l'aimait et qu'ils étaient faits l'un pour l'autre.

Tom était là-haut, endormi. Il devait être levé maintenant, en train de faire chauffer le café et de lire le mot qu'elle lui avait laissé. Il retournerait ensuite travailler à la seconde moitié du deuxième acte de sa pièce de théâtre, dont il n'arrivait pas – mais alors vraiment pas – à venir à bout comme il le voulait.

L'ascenseur s'arrêta en grinçant au rez-de-chaussée, rendit un dernier hoquet de vieil ivrogne à la recherche de son équilibre, puis les portes s'ouvrirent. Elle sortit. Le hall était immense, vieux, défraîchi, dallé de marbre, et alors qu'elle se dirigeait vers la sortie, elle croisa M. Keeley avec son balai à franges, qui l'interpella.

— Bonjour, madame Burch.

Elle lui jeta un regard noir. Elle ne savait plus faire que ça désormais. Une sale habitude inconsidérée. Une vilenie stupide et toxique qui lui semblait devenue incontrôlable, comme un soubresaut de la paupière. Un acte réflexe. Appelez-moi Mme Burch et croisez mon regard. Au diable ce nom !

Moins d'un an auparavant, elle n'aurait envoyé personne nulle part, pensa-t-elle fugacement. Saine (nourrie au grain de l'Iowa) et pleine de vie (élevée dans la prairie du Nebraska), c'était une fille de la campagne de l'Indiana. C'est là où elle avait vécu quand son père avait délaissé les graines de soja et les canards pour du blé et des cochons, puis pour des pommes de terre et des lapins.

Au diable tout ça, aussi ! Tu es une adulte et tu ne vis plus à la campagne, chérie, mais en ville. Dans la plus grande, la plus excitante ville du…

Il y avait une lettre dans la boîte.

Comment était-ce possible, à sept heures vingt-cinq du matin ? Les facteurs dorment comme tout le monde, non ?

Elle distinguait pourtant le bord de l'enveloppe par la fente. Alors le souvenir reflua, tandis qu'une sensation fantôme d'épuisement l'envahit. Elle avait été si pressée de rentrer chez elle, hier soir, et si lasse, qu'elle s'était dit que Tom avait relevé le courrier (si tant est qu'elle y eût vraiment pensé ; elle ne s'en souvenait même pas). Et, à coup sûr, Tom avait dû penser la même chose. Si bien qu'hier soir, quand il était parti chez Sean Collins discuter de la pièce, il n'avait pas non plus pris la peine de vérifier.

J'ai le temps si je me dépêche.

Si c'est pour Tom, je la laisserai là. Je l'appellerai du bureau pour lui dire qu'il y a du courrier. 

Elle farfouilla dans son sac à main parmi un fatras de factures et de produits de beauté, examina son portefeuille presque vide, replongea dans le sac à travers les boîtes de tranquillisants et d'aspirine, écartant la petite fiole qui donne la pêche tout en coupant l'appétit et les gommes à mâcher pour la nausée dans le métro. Elle finit par trouver la clé parce qu'elle était encore plus froide que le bout de ses doigts.

En ouvrant, elle sentit une vague odeur de poussière et de vieux papiers. La lettre était bien là. À l'instant même où elle aperçut l'absurde écriture penchée, son nom tracé en caractères énormes aux majuscules surchargées, elle eut envie de la flanquer à la poubelle. Non, attends d'être au coin de la rue pour t'en débarrasser.

L'oncle Bax… 

 

Dois-je l'avouer ? Mon coeur balance entre le respect du texte et la poésie en coup de couteau de ces vieilles traductions tailladées - qui étaient d'ailleurs souvent faites par des femmes (4).

 

Récapitulons : la sténodactylo n'est plus un facteur, maintenant c'est une factrice, entre-temps la profession s'est d'ailleurs féminisée. Mais what the fuck ? comme dirait le fantôme de Dolores Hitchens. Sans compter le fantôme de Desnos, qu'on a un peu perdu au passage...

Et re-récapitulons : ces histoires de lettres malintentionnées, prenez-les, voulez-vous, comme des métaphores pour ce qui reste vivant dans la littérature : roman noir, horror stories, invasions galactiques... Quelles sont les nouvelles, dites-vous ? Justement, on ne saurait les dire bonnes ou mauvaises, elles sont pires, elles sont bizarres. Il y a des anges du bizarre, ce sont les romanciers les plus intéressants, et si le facteur maléfique était une allégorie du véritable romancier ?

Sans compter que, pour une ultime re-re-récapitulation, ces aventures du texte, coupé, retaillé, retraduit - et l'auteur devenu ventriloque - doivent te rappeler, lecteur, que ce que tu lis te vient d'une foule de facteurs maléfiques, auteurs, éditeurs et rééditeurs, traducteurs et retraducteurs, agents, marketing men voire women, c'est une foule qui travaille à répondre à un besoin, à le créer peut-être - car tu as besoin, cher, hypocrite lecteur, de te sentir bizarre, mal dans ta peau, là, au coin du feu...

 

 

(1) Il a notamment écrit L'ignoré, dont je recommande la lecture aux amateurs d'anonymat.

(2)  André Thirion, Révolutionnaires sans révolution, Robert Laffont éd. 1972, p. 98.

(3) Le poème est publié cette année-là dans le recueil C'est le bottes de 7 lieues cette phrase "Je me vois".

(4) 58 femmes sur les 112 traducteurs de la Série Noire historique, lire à ce sujet Natacha Levet et Benoît Tadié, Les femmes de la Série Noire.

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