17/01/2026

Le cheval et le néant



Guillaume IX d'Aquitaine - Farai un vers de dreyt nien
Brice Duisit - Las cansos del coms de Peitieus, Alpha éd.  
Mis en ligne par Musica Enchiriadis

 

 

Farai un vers de dreyt nien,
Non er de mi ni d'autra gen,
Non er d'amor ni de joven,
Ni de ren au,
Qu'enans fo trobatz en durmen
Sus un chivau.

Ferai un vers de pur néant,
Ni de moi, ni d'autres gens,
Ni de l'amour ni de jeunesse
Ni de rien d'autre,
Car il fut trouvé en dormant
Sur un cheval.

No sai en qual hora'm fui natz,
No sui alegres ni iratz,
No sui estrayns ni sui privatz,
Ni non pesc au,
Qu'enaisi fui de nuietz fadatz
Sobr'un pueg au.

Ne sais à quelle heure suis né,
Ne suis ni gai, ni enragé,
Ni sauvage, ni familier,
Je n'en puis mais si suis ainsi
Touché par les fées, une nuit 
En haut d'un mont.

No sai cora-m fui endurmitz,
Ni cora'm veill s'om no m'o ditz !
Per pauc no m'es lo cor partitz
D'un dol corau,
E no m'o pretz una fromitz,
Per Saint Marsau ! 

Ne sais plus si suis endormi,
Ou si je veille si on ne me le dit.
Peu s'en faut que mon cœur soit parti
De sa douleur
M'en soucie comme de fourmi,
Par Saint Martial !

Malautz soi e cremi morir,
E re non sai mas quan n'aug dir.
Metge querrai al mieu albir, 
E non sai cau :
Bon metges er si-m pot guerir,
Mas non, si m'mau.

Malade suis, crains de mourir,
Mais n'en sais rien que ce qu'on dit, 
Quant à chercher un médecin,
Je ne sais où
Bon médecin s'il me guérit,
Si j'ai mal il sera mauvais.

Amigu' ai ieu no sai qui s'es ,
C'anc no la vi si m'aiut fes,
N-im fes que-m plassa ni que-m pes, 
Ni no m'en cau
C'anc non ac Norman ni Franses
Dins mon ostau.

J'ai une amie, ne sais laquelle,
Jamais ne l'ai vue, si l'on veut m'en croire,
Elle ne m'a fait ni plaisir ni peine,
Et peu me chaut
Si n'ai ni Normand ni Français
En mon château.

Anc no la vi e am la fort,
Anc no-n aic drey ni no-m fes tort ;
Quan no la vei be m'en deport,
No-m prez un jau
Qu'ie-n sai gensor e belazor,
E que mai vau.

 Je l'aime fort, sans la connaître
Ne l'ai jamais vue, croyez-m'en
Elle ne m'a fait droit ni tort,
Si ne la vois m'en porte bien,
Je m'en soucie comme d'un coq, 
J'en sais une plus noble et belle
Et qui mieux vaut.

Fait ai lo vers, no sai de cui,
Et trametrai lo a celhuy
Que lo-m trameta per autrui
Enves Peitau,
Que-m tramezes del sieu estuy,
La contraclau.
 
Le vers est fait, ne sais sur qui,
Je le transmettrai à celui
Qui le transmettra à autrui 
Vers Poitiers ;
Qu'il me donne de son étui

La contre-clef.
 
 
 

  

Le comte de Poitiers (1) fut un des hommes les plus courtois du monde, et un des plus grands tricheurs de dames. C’était en armes un très bon chevalier, et aussi un grand séducteur. Et il sut bien trouver (2) et chanter. Il voyagea longtemps par le monde afin de tromper les dames. Guillem eut un fils dont la femme était duchesse de Normandie (3) dont il eut une fille qui fut mariée au roi Henri d’Angleterre, et fut mère du Jeune Roi, de Richard et du comte Jaufre de Bretagne.

Vies des troubadours, réunies et traduites par Margarita Egan,  UGE-10/18 1985

 

Il se maria deux fois, fut excommunié deux fois, dont une pour son obstination à entretenir une relation amoureuse avec la vicomtesse Dangereuse de Chatellerault, "la Maubergeonne" alors qu’il était marié à sa deuxième épouse, Philippa de Toulouse. Jusqu’à sa mort, il adoptera un comportement en lutte contre les autorités cléricales en refusant de mettre un terme à sa relation extra-conjugale. Sa détermination anticonformiste accentue son caractère de seigneur puissant et souligne du même coup son vif attachement à sa maîtresse. Pour appuyer l’idée qu’il avait un caractère en opposition avec les pratiques de son temps, ou plutôt qu’il usait des modes et des interdits avec ironie, on apprend par Guillaume de Malmesbury (1093-1143), un de ses chroniqueurs, qu’il avait voulu fonder une abbaye de femmes aux mœurs légères (abbaliam pelli-cum) pour répondre à la fondation de l’abbaye de Fontevrault par Robert d’Arbrissel, qui était par ailleurs son ami.

Delphine Lacombe - Guillaume IX d’Aquitaine : l’uns dels majors cortes del mon e dels majors trichadors de dompnas, Actes du Colloque Nouvelle recherche en domaine occitanPresses universitaires de la Méditerranée, Montpellier, 2003

 
  

Trad. Les chats
Le texte en Langue d'Oc est celui de trobar.org et peut différer de la chanson enregistrée

 

(1) Guillaume IX (1071-1126) était comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et de Gascogne. La tradition le considère comme le premier des troubadours.

(2) Trobar en langue d'oc, c'est-à-dire composer au sens poétique et musical.

(3) Le biographe se trompe ici. Le fils du poète, Guillem X, époux d’Aénor de Châtellerault, fut le père d’Eléonor d’Aquitaine. C’est elle qui devint duchesse de Normandie en épousant le roi Henri II d’Angleterre en 1152 (Note de Margarita Egan).

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