26/07/2026

Au dur, au rigoureux mais suprême Bain-froid


Charles Meryon - Bain-froid Chevrier, 1864
Eau-forte

 

Les bains froids eux-mêmes sont à l'arrière-plan. Au premier plan à droite, la proue du bateau des Bains de la Samaritaine. On perçoit mieux la disposition des lieux sur cette photographie :

  

 

 

Le bateau-bains de la Samaritaine était installé à l'emplacement de la pompe du même nom, démolie en 1813 - et il coula...

 

 


 ...lors de la crue de l'hiver 1919-20.

Les bains froids d'à côté étaient certainement moins luxueux. Meryon les a fréquentés puisqu'il a dédicacé un exemplaire de l'estampe à leur directeur, Charles Gaudu, en ces termes :

À Monsieur Gaudu, Directeur-Gérant du Bain-Froid Chevrier ; Faible témoignage de reconnaissance, pour le bon accueil que j’ai trouvé dans cet Etablissement, où j’ai pu suivre un régime qui m’a en grande partie rendu la santé ; et la facilité qu’il m’a laissée de dessiner ce dit établissement, dont j’ai pris le titre pour celui de ce présent sujet. Paris, ce 18 Octobre 1864, son bien dévoué et très humble serviteur Méryon (Charles). 

On sait qu'à ce moment de sa vie

...il lavait à grande eau sa chambre, que, sous prétexte de bains froids, il se jetait des seaux d'eau sur le corps sans prendre nul souci de la propriété qu'il habitait : il alla plus loin, il prit l'habitude de se placer dans la cour pour faire des ablutions.

Aglaus Bouvenne - Notes et souvenirs sur Charles Meryon, 1883

Et peut-être ces bains lui avaient-ils été prescrits. Meryon avait été admis quatorze mois à Charenton, en 1858-59, pour "mélancolie profonde, idées de persécution qu'il estime méritées, idées dépressives...". Il y retournera, définitivement, en 1866. Le Bain-froid Chevrier (n° 93 dans le catalogue de Schneiderman) fait partie de ses dernières eaux-fortes - il n'en fera que dix autres, la dernière étant la terrible Loi lunaire de 1866.

L'estampe du Bain-froid avait été commandée par...

 

 
...Jean-Louis-Henri Le Secq (1818-1882),

familier de Meryon. Tous deux s'essayaient à capturer l'image périssable du Paris des années haussmanniennes, de ses monuments voués à la destruction. Le Secq par la photographie, ainsi de...

 


la Pompe Notre-Dame (1), photographiée par 
Le Secq en 1852

 

...et Meryon par l'eau-forte, la même année sur le même sujet :

 


Charles Meryon - La pompe Notre-dame, 1852
 


Meryon a travaillé sur le Bain-froid Chevrier 

45 jours entiers de 6 à 8 heures chacun 

selon ses lettres à Le Secq (2). Il y explique qu'il a refait plusieurs fois son dessin et surtout il ajoute 

Je me réserve de vous faire de vive voix d'autres communications plus intimes, ayant trait, toujours au procédé tout particulier que j'ai appliqué pour cette pièce.

On sait qu'il arrivait à Meryon d'assembler sur une estampe plusieurs points de vue distincts mais pas forcément cohérents, pour accentuer certains effets - c'est le cas dans 

 


Le Petit Pont, 1850


...estampe où les tours de Notre-Dame sont trop hautes pour être ainsi vues du quai, et qui a donné lieu à une controverse à ce sujet entre Philippe Burty et l'artiste (3). Il est donc possible (4) qu'un tel procédé tout particulier ait été employé pour le Bain-froid.

Ce n'est pas là qu'une question de pure technique. L'usage par Meryon de tels procédés, comme aussi les vues en plongée ou contre-plongée (da su / da giù) ou l'insertion de petits personnages qui nous évoquent Piranèse (et qui viennent en fait de Zeeman) a pour conséquence de déréaliser ses vues de Paris. D'un Paris onirique, où coïncident plusieurs âges, plusieurs possibilités de Paris. Que vient faire dans le Bain-froid, par exemple, ce personnage à la hampe, sur le toit, à côté du drapeau ?

Et si on allègue le délire, on peut y voir aussi bien la folie maîtrisée d'un parfait obsessionnel, ce qu'était bien Meryon. Le Paris qu'a connu Meryon, qu'a aussi bien connu Baudelaire, qui a précisément tenté sans espoir de collaborer sur ce sujet avec le peintre-graveur, ce Paris est précisément un Paris délirant, perturbé, détruit et reconstruit sans ambage mais non sans cruauté par le Second Empire. Où le regard de Meryon annonce, avec un demi-siècle d'avance, celui, rétrospectif, de Walter Benjamin ou du Paysan de Paris.

Certaines épreuves du Bain-froid Chevrier sont accompagnées, comme souvent chez l'auteur, d'un de ces petits poèmes incongrus qui ne font que redoubler l'inquiétude qui sourd de ces images :

 


 

L'époque considérait que les bains froids avaient une vertu curative des atteintes psychiatriques. On sait par ailleurs que Meryon avait l'habitude de rayer ses plaques de cuivre, les rendant inutilisables après impression de la quantité d'épreuves voulue. La plaque des Bains froids, sur l'insistance de Le Secq à la récupérer, est une des rares qui ait subsisté, intacte. Rayure de la plaque, morsure de l'acide, rigueur du bain froid : autant de métaphores de l'obsession taraudante, acharnée à débusquer une vérité perdue dans la ville des mensonges.

 

(1) La pompe Notre-Dame, accolée au pont du même nom, alimentait en eau de la Seine les fontaines de Paris, de 1671 à 1853, année de sa destruction. 

(2) retranscrites par Richard S. Schneiderman, Charles Meryon, The Catalogue raisonné of the Prints, n°93. Je retraduis en français.

(3) cf. Schneiderman, n°20.

(4) Encore faudrait-il pour le prouver disposer d'une photographie du même sujet, ce qui n'est pas le cas, ou des dessins préparatoires qui sont semble-t-il aux mains de collectionneurs privés. 

 

Et à propos de Meryon, déjà

 

 

 

 

 

24/07/2026

Deux façons de monter la garde


Francesc Català-Roca - Barcelone, 1953





Francesc Català-Roca - Tossa de Mar, 1956

 

Même si j'étais alors jeune chaton, je n'ai pas oublié les tricornios (1) et ce que déclenchait leur passage - ils allaient toujours par deux - dans certaines rues et certains villages d'Espagne en cette fin des années 50 du siècle dernier. C'est si loin, si proche. Il passaient, lentement, avec un coup d'œil bref et aigu, de côté vers l'assistance, et le bruit des conversations baissait d'un ton, puis de deux, puis de trois. Et remontait au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient, avec parfois un autre coup d'œil, vers l'arrière, pour s'assurer qu'on avait bien eu peur.

Le bruit du fascisme, c'est ça. Pas the sound and the fury, non. C'est le silence, le silence peuplé de chuchotements, de têtes baissées et de regards obliques. Un silence si bruyant que même un tout jeune chaton pouvait l'entendre.

 

(1) La Guardia ne les porte plus en service, seulement dans les grandes occasions - celles qui font défiler les fantômes.


22/07/2026

Ecce : Felis catus/Homo sapiens


William Nicholson - The cat, ca 1933 
Huile sur toile

 

William Nicholson - Sandwich-man, de la série London types, 1898 
Lithographie

 

20/07/2026

État de projet


Revue Challenges, 25 Août 2022


État rémanent, maison de la presse de Saint-Vaast la Hougue, 16 juillet 2026

19/07/2026

04/07/2026

Ayons congé : à l'hydrogène


 

 

Et voici qu'empruntant sous les yeux d'une foule enthousiaste ce mode de transport révolutionnaire, le fameux dirigeable Lebaudy "Le jaune" à hydrogène avec son moteur Daimler de 40 chevaux, les chats sont repartis pour une destination aussi lointaine qu'inconnue d'où ils reviendront peut-être, qui sait, un jour... Oui, c'est reparti...

 

 

Photographe inconnu, 1903

 

...comme en 1903 ! Vive l'année 1903 ! Vive l'hydrogène ! Vive la double enveloppe en coton et caoutchouc vulcanisé ! Vive le Trocadéro ! Vive le président Émile Loubet ! Que les vents nous soient favorables ! Mais prenez soin de vous par ces temps hérissés de points de basculement...

03/07/2026

Duos : trio


Rinus Van de Velde - Me, my wife and my bodyguard, 2008
Crayon sur papier
 

02/07/2026

Rêver peut-être


Jeanne Graverol - Fourmi agrippée, 1972


Qu'est-ce que le temps pour les fourmis (se demande M. Chat) ? Travaillent-elles vraiment tout le temps, comme l'a dit et répété (1) une première ministre française en parlant des Japonais ? Se reposent-elles seulement ?

Et comment dorment les fourmis (s'interroge encore M. Chat, compulsant de façon passablement névrotique le grand livre électronique que des algorithmes suspects mettent à sa disposition) ?

Et voici qu'il apparaît que des scientifiques scrupuleux ont longuement étudié le sommeil de la Fourmi feu, Solenopsis Invicta, en marquant soigneusement chaque individu d'une petite fourmilière, de façon à le suivre dans ses infimes tribulations.

 

 


Solenopsis Invicta

 

D'où il ressort que  Solenopsis Invicta - du moins les ouvrières - connaît 256 épisodes de sommeil par 24 heures, chacun de ces épisodes durant 1 minute et six secondes, soit un total de 4,8 heures de sommeil par jour. Ce qui a pour résultat de mettre à disposition permanente 80% de la force de travail de la fourmilière (3). Quant aux reines, elles bénéficient de 92 épisodes de sommeil par jour, chacun durant plus ou moins de 6 minutes, soit un total de 9,4 heures par jour.

Mais les fourmis rêvent-elles ?

Selon les mêmes chercheurs états-uniens, Solenopsis Invicta connaît le sommeil paradoxal (RAM sleep) (4) et donc, probablement, le rêve.

 


 

Mais de quoi rêvent-elles ?

Les ouvrières rêvent-elles de faire la révolution ? Ou simplement de manger, voire vivre, un peu plus (5) ? Et de quoi rêvent les reines, qui ont un peu plus de temps pour le faire ? Rêvent-elles d'une fourmilière aux dimensions inouïes, comme Elon Musk rêve de régner sur Mars ? Après tout, Elon Musk pourrait bien rêver d'être une reine Solenopsis infiniment nursée, aimée, soignée et révérée...

Et si, selon la parabole de Tchouang-Tseu,  Elon Musk et tout son/notre univers bizarre n'existait à l'inverse que dans le rêve d'une reine Solenopsis Invicta ? Si le travail des chercheurs de St Petersburg n'était en fait que le point d'émergence par sérendipité, la ridule révélatrice à la surface d'un gigantesque songe formique, un frémissement d'antenne de quelques micro-secondes qui nous rappellerait en fait à notre irréalité ?

Pris d'un léger vertige zen, M. Chat se réfugie dans son panier et ouvre...

 

Mike Resnick - Sept vues sur les gorges d'Olduvaï, 1994 
Bélial' éd. 2026 

 

...où, après extinction de l'humanité,  un groupe de chercheurs extra-terrestres explorent ces gorges qui abritèrent certains des premiers hominidés et découvrent un à un sept artefacts qui donnent une idée du destin de l'espèce des singes sans queue (homo sapiens, dirions-nous avant de disparaître) et de leur histoire maudite.

Bien. Les meilleures Novellas ne sont pas forcément d'un très grand optimisme. D'autre part il fait chaud - avez-vous remarqué qu'il fait chaud ? M. Chat s'enroule dans son panier, mais dans l'autre sens, et s'endort.

M. Chat rêve. Il rêve que les descendants des singes sans queue se débrouillent pour expédier une petite centaine de méga-téra-milliardaires sur Mars, afin qu'il s'y entr'égorgent sans gêner les autres. Et que les singes sans queue réussissent à survivre sur Terre à la chaleur, tant bien que mal mais au moins aussi bien que d'autres espèces mieux organisées ou plus sagaces, tels les rats ou les corbeaux. Ou les fourmis. Mais M. Chat rêve aussi que les fourmis font la révolution. Les révolutions, parfois, aident à survivre.

Les chats survivront-ils ? On dit qu'ils s'en tirent toujours - du moins le plus souvent. M. Chat rêve qu'il a neuf vies. 

 

 

(1)  « J'ai dit qu'ils [les Japonais] travaillaient comme des fourmis... Les fourmis travaillent beaucoup, c'est vrai...
- ... Vous avez dit ça ? interrompt le journaliste.
- Nous ne pouvons pas vivre ainsi dans des appartements minuscules, avec deux heures de trajet pour aller au travail, et travailler, travailler, travailler, et faire des enfants qui devront travailler comme des bêtes. Nous, nous voulons conserver nos garanties sociales, vivre comme des êtres humains, comme nous avons toujours vécu... »
 

Interview d'Edith Cresson par la chaîne ABC, le 4 juillet 1991, publié le 18 juillet suivant. À la suite de cette publication un mannequin représentant Edith Cresson avait été décapité au katana par le groupe japonais d'extrême-droite Issui. "Le mannequin sans tête d'Édith Cresson fut ensuite traîné dans les rues de la capitale nipponne jusqu'aux grilles de l'ambassade de France sévèrement gardée par la police." -Jean-Claude Courdy, Japonais, plaidoyer pour les fourmis, Pierre Belfond éd. 1992.

(2) Polyphasic wake/sleep episodes in the fire ant, Solenopsis Invicta, 2009, par Deby L. Cassill, Skye Brown, Devon Swick & George Yanev, University of South Florida à St Petersburg, USA.

(3) Type de solution propre à satisfaire l'actuel ministre du travail français.

(4) Sommeil caractérisé par un Rapid Antenna Movement des antennes - par ailleurs repliées pour ne plus communiquer avec les autres individus. Rappelons que le sommeil paradoxal humain est appelé sommeil REM (pour Rapid Eye Movement).

(5) Toujours selon les scientifiques de l'USF, "ces résultats renforcent l'hypothèse de l'exploitation parentale : les ouvrières stériles constituent une caste d'auxiliaires jetables à courte durée de vie, dont la vigilance et l'hyperactivité accroissent la valeur adaptative de la reine en la protégeant, elle et sa progéniture fertile, des stress environnementaux".

 

01/07/2026

Le soir : à faire rentrer en perspective


Simon Bang - The artist's evening, 2022
Acrylique sur toile

 

30/06/2026

Sûrement, dis-je, sûrement c'est quelque chose


Gustave Doré, 1883, ill. pour :

 

 
Back into the chamber turning, all my soul within me burning,
Soon again I heard a tapping somewhat louder than before.
« Surely, said I, surely that is something at my window lattice ;
Let me see, then, what thereat is, and this mystery explore,
Let my heart be still a moment and this mystery explore ;
Tis the wind and nothing more ! »

 
Rentrant dans la chambre, toute mon âme en feu, j’entendis bientôt un heurt en quelque sorte plus fort qu’auparavant.
« Sûrement, dis-je, sûrement c’est quelque chose à la persienne de ma fenêtre. Voyons donc ce qu’il y a et explorons ce mystère – que mon coeur se calme un moment et explore ce mystère ; c’est le vent et rien de plus. »
 
Edgar Allan Poe - The Raven / Le corbeau 
(trad. Mallarmé)
 
 
 
Et de Gustave Doré, entre autres, déjà.

29/06/2026

New York à travers les siècles

 

John Dowd - 8th Avenue, Night, 2026
Huile sur toile

 

 

 

 

Martin Lewis - Bi-planes flying over New York City, 1919
Aquarelle
 
 
 
Si on veut creuser sous les siècles, on peut lire Burrows & Wallace & aussi Wallace
 
Et de Martin Lewis, déjà

28/06/2026

Un petit fauteuil rose et une maladie à soigner


Roger Eliot Fry - Edward Carpenter, 1894
Huile sur toile

 

À l'époque où Fry le peint en chaussures de ville à côté d'un adorable petit fauteuil rose, Carpenter (1844-1929) était déjà bien connu pour vivre en sandales et même pour les fabriquer à Millthorpe près de Sheffield, au milieu des trois hectares maraîchers qu'il cultivait lui-même en adepte de la vie frugale et en disciple de Thoreau.

Fils d'une famille d'amiraux et de rentiers, il étudie à Cambridge, se destine d'abord au pastorat anglican qu'il abandonne, devient socialiste en un temps où ce mot avait un sens, membre fondateur de la Fabian Society - et par voie de conséquence du Labour Party originel, si loin de ce que ce dernier est hélas devenu. Admirateur de Walt Whitman il fut anticolonialiste, défenseur du droit de vote des femmes et un théoricien des droits des homosexuels.

 


Edward Carpenter en 1905, avec les sandales

 

Critique acharné de la fabrique des besoins artificiels, partisan d'un socialisme coopérativiste et de l'autosuffisance maraîchère (1), précurseur de l'écologie politique, Carpenter, dans un texte célèbre, avait défini ce que nous appelons notre Civilisation comme une maladie qu'on devait et pouvait soigner.

En français on trouvera ici ou encore des notes sur sa vie et ses idées. Et certains de ses textes ont été traduits par Cy Lecerf Maulpoix ou par Pierre Thiesset. La biographie par Sheila Rowbotham n'est disponible qu'en langue originale.

 

(1) Partie prenante de ce vaste mouvement qui va de l'Arts and Crafts au Garden City Movement, et dont on sous-estime régulièrement la participation au socialisme anglais.

 
 

27/06/2026

Avec le gaz et l'électricité



Michelle Paterok - Transformer, 2025
Huile sur toile

 

 
Jeremy Miranda - Stock Pot, 2026
Huile sur toile

26/06/2026

Le temps des bretelles mauves et des banquettes défoncées

 

Dick Bruna - Illustration pour la couverture de Walging (1) - La Nausée 
A.W Bruna & Zoon. Utrecht 1961, Black Bear pocket books
Via iconofgraphics

 

"Madeleine, jouez-moi un air au phono, vous serez gentille. Celui qui me plaît, vous savez : Some of these days.
- Oui, mais ça va peut-être ennuyer ces messieurs; ces messieurs n'aiment pas la musique, quand ils font leur partie. Ah! je vais leur demander."

Jean-Paul Sartre, La Nausée, 1938

 

 

 
Shelton Brooks - Some of these days, 1910
Sophie Tucker voc. - Ted Lewis orch. 1926
Mis en ligne par ASACurator
 
 
Et encore une republication pour retrouver la musique - pire, une re-republication d'un vieux billet de 2015 déjà repris en 2019. On ne pourra pas m'accuser de ne pas assez insister, mais il est vrai que La Nausée, c'est générationnel...
 
Et donc on re-redonne un coup de manivelle au phono, pour Antoine Roquentin sur sa banquette au Rendez-vous des cheminots, Antoine qui est déçu...


Je venais pour baiser, mais j’avais à peine poussé la porte que Madeleine, la serveuse, m’a crié : « La patronne n’est pas là, elle est en ville à faire des courses. » 

...et qui a le mal de mer existentiel.


« Qu’est-ce que vous prenez, monsieur Antoine ? » Alors la Nausée m’a saisi, je me suis laissé tomber sur la banquette, je ne savais même plus où j’étais ; je voyais tourner lentement les couleurs autour de moi, j’avais envie de vomir. Et voilà : depuis, la Nausée ne m’a pas quitté, elle me tient. 

 
Antoine reluque le cousin et ses bretelles mauves (elles sont peut-être violettes ?)...
 

Quand la patronne fait des courses, c’est son cousin qui la remplace au comptoir. Il s’appelle Adolphe

 
...sur sa chemise bleue, et sur fond de mur chocolat, et ça le rend encore plus malade.
 

Ça aussi ça donne la Nausée. Ou plutôt c’est la Nausée. La Nausée n’est pas en moi : je la ressens là-bas sur le mur, sur les bretelles, partout autour de moi. Elle ne fait qu’un avec le café, c’est moi qui suis en elle 

 
Mais heureusement :
 

« Madeleine, jouez-moi un air, au phono...» 
 Madeleine tourne la manivelle du phonographe. Pourvu qu’elle ne se soit pas trompée, qu’elle n’ait pas mis, comme l’autre jour, le grand air de Cavalleria Rusticana. 




Big Maybelle - Some Of These Days, 1959
Mis en ligne par Metropolitan Soul
 
 
 
Mais non, c’est bien ça, je reconnais l’air dès les premières mesures. C’est un vieux ragtime avec refrain chanté. Je l’ai entendu siffler en 1917 par des soldats américains dans les rues de La Rochelle. Il doit dater d’avant-guerre. Mais l’enregistrement est beaucoup plus récent. Tout de même, c’est le plus vieux disque de la collection, un disque Pathé pour aiguille à saphir.


Pendant ce temps, à côté, on joue à la manille, pourtant :


Quelques secondes encore et la Négresse va chanter. Ça semble inévitable, si forte est la nécessité de cette musique : rien ne peut l’interrompre, rien qui vienne de ce temps où le monde est affalé ; elle cessera d’elle-même, par ordre. Si j’aime cette belle voix, c’est surtout pour ça : ce n’est ni pour son ampleur ni pour sa tristesse, c’est qu’elle est l’événement que tant de notes ont préparé, de si loin, en mourant pour qu’il naisse. Et pourtant je suis inquiet ; il faudrait si peu de chose pour que le disque s’arrête : qu’un ressort se brise, que le cousin Adolphe ait un caprice. Comme il est étrange, comme il est émouvant que cette dureté soit si fragile. Rien ne peut l’interrompre et tout peut la briser. 

 Le dernier accord s’est anéanti. Dans le bref silence qui suit, je sens fortement que ça y est, que quelque chose est arrivé.
Silence.

Some of these days
You’ll miss me honey 

Ce qui vient d’arriver, c’est que la Nausée a disparu. Quand la voix s’est élevée, dans le silence, j’ai senti mon corps se durcir et la Nausée s’est évanouie. D’un coup...
 



 
Billie Holiday - Some of these days
Mis en ligne par BillieHolidayOfficial
 
 
Moi, j’ai eu de vraies aventures. Je n’en retrouve aucun détail, mais j’aperçois l’enchaînement rigoureux des circonstances. J’ai traversé les mers, j’ai laissé des villes derrière moi et j’ai remonté des fleuves ou bien je me suis enfoncé dans des forêts, et j’allais toujours vers d’autres villes. J’ai eu des femmes, je me suis battu avec des types ; et jamais je ne pouvais revenir en arrière, pas plus qu’un disque ne peut tourner à rebours. Et tout cela me menait où ? À cette minute-ci, à cette banquette, dans cette bulle de clarté toute bourdonnante de musique. And when you leave me. Oui, moi qui aimais tant, à Rome, m’asseoir au bord du Tibre, à Barcelone, le soir, descendre et remonter cent fois les Ramblas, moi qui près d’Angkor, dans l’îlot du Baray de Prah-Kan vis un banian nouer ses racines autour de la chapelle des Nagas, je suis ici, je vis dans la même seconde que ces joueurs de manille, j’écoute une Négresse qui chante tandis qu’au-dehors rôde la faible nuit. Le disque s’est arrêté. 


Mais les disques ne s'arrêtent jamais vraiment, n'est-ce-pas, les seules choses qui s'arrêtent ce sont les ports de mer...



Je vais rentrer à Bouville. La Végétation n’assiège Bouville que de trois côtés. Sur le quatrième côté, il y a un grand trou, plein d’une eau noire qui remue toute seule (2).



...comme Bouville qui est Le Havre décadastré - nous sommes en la même année 38 que sur cet autre quai - une jetée au bord du grand rien, un terminal pour le néant, tu as de beaux yeux tu sais, et un de ces jours tu me manqueras, vraiment...
 



Ethel Waters - Some Of These Days
Mis en ligne par prettyfunky
 
 
 
(1) Walging (néerlandais) - Dégoût, aversion, écœurement.
 
(2) Tous les passages cités en italique, ainsi que le titre de ce billet : Jean-Paul Sartre, La Nausée, Gallimard, 1938.

09/06/2026

San Francisco ? Saint-Valery-en-Caux ?

 


Colette Deréal - À la gare Saint-Lazare, 1962
 
 
 
Et les chats sont partis, ils passeront par la gare Saint-Lazare, ils n'iront pas à San Francisco et ils ne reviendront qu'à la fin du mois, prenez soin de vous par ces temps disruptifs.

08/06/2026

Duos : Nicholson


William Nicholson - Cricket, 1898
Lithographie


Et à propos de cricket, déjà.

07/06/2026

Le bar du coin : Friday night


Ruskin Spear - Friday Night, Hammersmith, 1958 
De Beers art collection
 
 
Ernest Marsh, qu'on voit ici portraituré, tenait un Fish and chips à Hammersmith et était un des modèles préférés de Spear - dont j'ai déjà parlé et qui, dois-je le répéter, peignait aussi des chats.

 

06/06/2026

On voit péricliter les valeurs sûres



Francis Poulenc - 2 poèmes de Louis Aragon, septembre-octobre 1943
N° 2, Fêtes galantes
Sabine Devieilhe, soprano · Alexandre Tharaud, piano 

 

 

On voit des marquis sur des bicyclettes
On voit des marlous en cheval-jupon
On voit des morveux avec des voilettes
On voit des pompiers frôler les pompons

On voit des mots jetés à la voierie
On voit des mots élevés au pavois
On voit les pieds des enfants de Marie
On voit le dos des diseuses à voix

On voit des voitures à gazomètre
On voit aussi des voitures à bras
On voit des lascars que les longs nez gênent
On voit des coïons de dix-huit carats

On voit ici ce que l'on voit ailleurs
On voit des demoiselles dévoyées
On voit des voyous On voit des voyeurs
On voit sous les ponts passer des noyés

On voit chômer les marchands de chaussures
On voit mourir d'ennui les mireurs d'œufs
On voit péricliter les valeurs sûres
Et fuir la vie à la six-quatre-deux

 
Le poème, daté par Aragon de "la fin de l'hiver, février, mars" 1941 (1) a été publié dans La revue de Belles-lettres, Lausanne, 1942, puis intégré dans Les yeux d'Elsa. C'est la veine sarcastique d'Aragon et la mise en musique (clandestine à l'époque) par Poulenc la traduit parfaitement. Une occasion de rappeler la résistance des musiciens.

 

(1) Aragon et Elsa sont alors réfugiés en Zone Sud à Nice, sans contact avec l'appareil clandestin du PC qu'ils ne pourront joindre qu'en juin.

05/06/2026

Qu'est-ce qu'il pouvait arriver de pire ?



Marjane Satrapi (22 novembre 1969, Racht, Iran - Juin 2026, Paris, France) - Persépolis 1, p. 71

 

Avec une immense tristesse pour celle qui nous rappelle qu'on peut en mourir, de tristesse. Et qui ne sera plus là pour nous prévenir : 

Le premier secteur que l’extrême droite attaquera sera la culture. Les livres, la musique et, en général, l’art, leur font peur. Ils ont le désir de contrôler la culture de la société. Regardez ce que les nazis ont fait avec le Bauhaus par exemple. D’ailleurs, pourquoi aller si loin ? Il suffit de regarder la politique culturelle des villes dirigées par le RN ces dernières années. C’est désolant.

Peut-être puis-je en profiter pour lancer un autre appel : et si nous tous, d’origine étrangère, nous nous mettions en grève, que nous arrêtions de travailler, ne serait-ce que pour deux semaines ? Peut-être les gens comprendront-ils enfin ce qu’on apporte à la France aussi d’un point de vue économique. Toutes les couches de la société sont irriguées par des travailleurs immigrés, essentiels pour faire tourner la France : des ouvriers, des livreurs mais aussi des médecins, des avocats, des fonctionnaires, des artistes, etc. 

Marjane Satrapi, 6 juillet 2024