07/06/2026

Le bar du coin : Friday night


Ruskin Spear - Friday Night, Hammersmith, 1958 
De Beers art collection
 
 
Ernest Marsh, qu'on voit ici portraituré, tenait un Fish and chips à Hammersmith et était un des modèles préférés de Spear - dont j'ai déjà parlé et qui, dois-je le répéter, peignait aussi des chats.

 

06/06/2026

On voit péricliter les valeurs sûres



Francis Poulenc - 2 poèmes de Louis Aragon, septembre-octobre 1943
N° 2, Fêtes galantes
Sabine Devieilhe, soprano · Alexandre Tharaud, piano 

 

 

On voit des marquis sur des bicyclettes
On voit des marlous en cheval-jupon
On voit des morveux avec des voilettes
On voit des pompiers frôler les pompons

On voit des mots jetés à la voierie
On voit des mots élevés au pavois
On voit les pieds des enfants de Marie
On voit le dos des diseuses à voix

On voit des voitures à gazomètre
On voit aussi des voitures à bras
On voit des lascars que les longs nez gênent
On voit des coïons de dix-huit carats

On voit ici ce que l'on voit ailleurs
On voit des demoiselles dévoyées
On voit des voyous On voit des voyeurs
On voit sous les ponts passer des noyés

On voit chômer les marchands de chaussures
On voit mourir d'ennui les mireurs d'œufs
On voit péricliter les valeurs sûres
Et fuir la vie à la six-quatre-deux

 
Le poème, daté par Aragon de "la fin de l'hiver, février, mars" 1941 (1) a été publié dans La revue de Belles-lettres, Lausanne, 1942, puis intégré dans Les yeux d'Elsa. C'est la veine sarcastique d'Aragon et la mise en musique (clandestine à l'époque) par Poulenc la traduit parfaitement. Une occasion de rappeler la résistance des musiciens.

 

(1) Aragon et Elsa sont alors réfugiés en Zone Sud à Nice, sans contact avec l'appareil clandestin du PC qu'ils ne pourront joindre qu'en juin.

05/06/2026

Qu'est-ce qu'il pouvait arriver de pire ?



Marjane Satrapi (22 novembre 1969, Racht, Iran - Juin 2026, Paris, France) - Persépolis 1, p. 71

 

Avec une immense tristesse pour celle qui nous rappelle qu'on peut en mourir, de tristesse. Et qui ne sera plus là pour nous prévenir : 

Le premier secteur que l’extrême droite attaquera sera la culture. Les livres, la musique et, en général, l’art, leur font peur. Ils ont le désir de contrôler la culture de la société. Regardez ce que les nazis ont fait avec le Bauhaus par exemple. D’ailleurs, pourquoi aller si loin ? Il suffit de regarder la politique culturelle des villes dirigées par le RN ces dernières années. C’est désolant.

Peut-être puis-je en profiter pour lancer un autre appel : et si nous tous, d’origine étrangère, nous nous mettions en grève, que nous arrêtions de travailler, ne serait-ce que pour deux semaines ? Peut-être les gens comprendront-ils enfin ce qu’on apporte à la France aussi d’un point de vue économique. Toutes les couches de la société sont irriguées par des travailleurs immigrés, essentiels pour faire tourner la France : des ouvriers, des livreurs mais aussi des médecins, des avocats, des fonctionnaires, des artistes, etc. 

Marjane Satrapi, 6 juillet 2024


 

03/06/2026

Peindre de loin les moments politiques : brownings et funérailles (avec une visite express de la République d'entre-deux-guerres et un conseil de lecture sur le fait d'avoir déjà abdiqué sur l'essentiel)


Édouard Vuillard - Les affiches électorales square Berlioz, 1925
Huile sur panneau


Les affiches de Vuillard sont celles de la campagne municipale de 1925 à Paris, qui donna lieu à la fusillade de la rue Damrémont. Elle fit quatre morts, pas très loin du square Berlioz, de l'autre côté du cimetière de Montmartre. 


"Reconstitution" de la fusillade de la rue Damrémont
 

1925 : la gauche du Cartel est au pouvoir, jusqu'en juillet 1926, mais le PCF est dans l'opposition, lui dont le Service d'Ordre tire au browning rue Damrémont sur les Jeunesses Patriotes (1).
 
C'est la chute du second gouvernement Herriot qui signera la fin du Cartel des gauches. Et Raymond Poincaré formera un gouvernement d'Union nationale (droite et radicaux), le quatrième gouvernement Poincaré (2), suivi d'un cinquième jusqu'au 26 juillet 1929, jour où Poincaré démissionne pour raisons de santé...


André Hambourg - L'enterrement de Poincaré, 1934
Huile sur carton

 

...avant de mourir le 15 octobre 1934.

Les obsèques nationales que peint, avec un certain recul, André Hambourg ont lieu le 20 octobre. On est alors sous un Nième gouvernement d'Union entre les radicaux et la droite, le second gouvernement Doumergue, qui a vu l'émeute du 6 février 1934. Viendra le Front populaire, qui ne durera que de juin 1936 à avril 1938 (fin du second gouvernement Léon Blum) et qui sera suivi du sinistre troisième gouvernement Daladier (3).

Et de toute façon, le jour de cet enterrement, la IIIème République n'a plus que cinq ans, huit mois et vingt-cinq jours à vivre.

 

(1) On n'est qu'à huit ans du grand choc de 1917, à trois ans de la Marche sur Rome. C'est le P.C.F. des chauds débuts antimilitaristes et anticolonialistes. C'est aussi le parti qui, dans ces mêmes élections municipales de 1925, pour la première fois en France, présente et fait élire des femmes, qui seront invalidées par l'administration.

(2) Auteur d'une dévaluation compétitive et anti-rentiers qui se fit sur les conseils conjugués de la Banque de France et... de la CGT de Léon Jouhaux. 

(3) 1938 est une année intéressante, au sens de la (fausse) malédiction chinoise. Les chats conseillent la lecture du livre de David Foessel, Récidive, dont vous voudrez bien leur pardonner de citer un peu longuement l'avant-propos :

L’année 1938 dont parle ce livre est celle de la France. Depuis ce poste d’observation, le diagnostic sur la « faiblesse des démocraties » m’est apparu aussi discutable que celui que l’on fait aujourd’hui à propos des « démocraties illibérales ». Lorsque l’on dit des démocraties des années 1930 qu’elles sont faibles, on suggère qu’elles sont confrontées à des États totalitaires qui, contrairement à elles, n’ont pas à tenir compte de leurs opinions publiques. Ni à soumettre leur politique à la critique d’une presse pluraliste et libre. Dans cette hypothèse, on impute aux sociétés démocratiques une indécision, voire une lâcheté, qu’elles tiendraient du suffrage universel et du respect des règles parlementaires. Ce genre d’arguments sert aussi à expliquer la défaite de 1940 : que pouvait un peuple fatigué de la guerre, hédoniste, engourdi par les congés payés face à l’armée disciplinée et ascétique d’un État dictatorial ?

Mon exploration de 1938 m’a pourtant moins convaincu de la faiblesse de la démocratie française que du fait que la France n’était plus, à cette date, que faiblement démocratique. 1938 n’est pas seulement l’année des reniements internationaux, c’est aussi celle de l’emploi systématique des décrets-lois (l’équivalent de nos ordonnances) par le gouvernement, de la répression massive des grèves, d’une politique de plus en plus hostile aux étrangers et de l’élection de Charles Maurras à l’Académie française. Comme on le lira plus bas, la liste est loin d’être close. 

(...) 

À bien des égards, la France de 1938 m’a fait penser à l’Allemagne de 1932, un État et une société qui avaient déjà largement rompu avec la démocratie. Mais, comme chacun sait, Hitler est parvenu au pouvoir à la suite d’élections, ce qui permet de rejouer le discours sur la faiblesse congénitale des démocraties. En France, où il a fallu la défaite des armes pour imposer la Révolution nationale, l’explication selon laquelle le peuple a fait le choix démocratique de se suicider n’a pas de consistance. On devrait donc s’attendre à voir la France passer sans transition de la lumière à l’ombre : d’un régime parlementaire, peut-être faible, mais attaché à ses principes, à un système autoritaire imposé par l’occupant. Or, je n’ai pas vu dans la France de 1938 un pays que son respect des règles parlementaires rendait vulnérable à l’ennemi fasciste. Justement parce que j’étais animé par des inquiétudes sur la démocratie en 2018, j’ai décelé dans la France de 1938 une société qui, sans rien savoir de ce qui l’attendait, avait déjà abdiqué sur l’essentiel.

 

 

01/06/2026

Ronde de nuit : Control Room


Eric Ravilious - Wall maps, 1941
Aquarelle
Imperial War Museum, Londres 

 

Il est deux heures moins le quart dans la Home Security Control Room, assez profondément sous Whitehall, et on voit les points rouges sur Londres. Il fut un temps où la Situation room était plutôt antifa.

30/05/2026

La petite quoi ?


Joan Manning-Saunders - David and the globe, 1927
Huile sur toile

 

 

Portrait du frère de la peintre. Au fait, dit-on la peintre ?  Le Dictionnaire de l'Académie, pour le féminin, préconise l'apposition :

 

En apposition. Artiste peintre. Une femme peintre (le féminin Peintresse se rencontre, mais avec une valeur ironique et dépréciative). 

Dictionnaire de l'Académie Française,
9ème édition. 

 

Si une femme peint son frère j'ai donc le choix entre :

- Portrait du frère de la femme peintre

- Portrait du frère de la peintresse.

Le premier est lourd, le second est, paraît-il, dépréciatif.

On se retrouve donc le plus souvent avec :

Portrait du frère de l'artiste.

Encore faut-il se souvenir que l'artiste est une femme. La femme est sujette à apposition. Et l'apposition une fois apposée, la femme se décroche.

Ce qui me rappelle cette fameuse plaque dans le XVème arrondissement de Paris...

 


 

...et, si l'on y ajoute que Camille est un prénom épicène, et que l'on se rappelle en outre le destin (1) de Camille Claudel, cela jette, disons, un froid. Imaginons le touriste venu d'un pays lointain - par exemple... 

  


un Persan - qui prendrait Camille pour un homme et ne serait renseigné par l'Académie...

 

Même édition du même dictionnaire
de la même Académie

 

...qu'à cette ultime phrase explicitant l'apposition : Camille Claudel, Germaine Richier étaient des femmes sculpteurs. Mais Praxitèle était sculpteur. Et sur la plaque, comme prévu, la femme s'est décrochée.

Mais Joan Manning-Saunders, qui a peint David and the globe à l'âge de 13 ans et exposé pour la première fois à la Royal Academy seulement deux ans plus tard, était-elle

- la préadolescente peintre

- ou, dépréciatif, la petite peintresse ?

Je vais exceptionnellement exciper de l'article sculpteur de l'Académie : après tout, si l'on rencontre parfois (le soir, au coin d'une rue, d'un bois ?) le féminin sculptrice, pourquoi ne rencontrerait-on pas dans un cottage en Cornouailles, chez ses parents poétesse et écrivain, en 1926, une peintre ?

 

(1) Les circonstances de son internement, à la demande de sa famille, sont bien connues. Rappelons simplement que Camille Claudel, qui a toujours contesté son enfermement de la façon la plus claire, est morte de malnutrition en 1943 à l'asile d'aliénés de Montfavet, comme 40.000 internés psychiatriques morts de faim pendant l'occupation. Son frère Paul Claudel ne s'est pas dérangé pour assister à son enterrement dans le carré des aliénés. Ses restes, n'ayant pas été réclamés par sa famille, ont été par la suite versés à l'ossuaire du lieu.

 

28/05/2026

Entre chien et loup : le bord de l'eau

 

 
Teresa Lawler - The House Beyond the Water  2
Huile sur toile 
 
 

The House on the Estuary  
Aquarelle, gouache et encre sur papier


 

26/05/2026

Ciel... Radziwill


Franz Radziwill - Die Strasse / La rue, 1928
Huile sur toile
Museum Ludwig, Cologne 
 
La toile a obtenu la médaille d'or de la ville de Düsseldorf - le premier succès public de Radziwill. Il représentait si méticuleusement les briques qu'on rapprochait ça du fait qu'il avait été maçon - Radziwill était un peintre quasi-autodidacte.
 
Et Die Strasse était, avec une autre toile du peintre, à la 19ème Biennale de Venise en 1934 - Radziwill, qui avait adhéré au NSDAP en 1933, représentait donc avec son tableau l'art du nouveau Reich.
 
Pourtant, à Königsberg en 1938, Arnold Ziegler, président de la Chambre des Beaux-Arts du Reich interdit d'exposer ce même tableau, et même il le confisque. Voilà que Rosenberg avait gagné contre Goebbels et le régime avait fini par se faire une religion sur la question artistique en rejetant l'art moderne, expressionnisme et Neue Sachlichkeit compris. On avait même collé le portrait de Radziwill par Otto Dix dans l'exposition d'Entartete Kunst (art dégénéré) de Munich. Avec l'inscription "Radziwill, bolchevik culturel, comment a-t-on pu se laisser peindre ainsi ?". Même chez les nazis il y avait des factions artistiques, et des comptes se réglaient.
 
Mais Radziwill continua d'exposer - certes moins - de peindre et de vendre, particulièrement à la Kriegsmarine, les officiers l'aimaient bien, il peignait les bateaux dans leurs moindres détails, comme les briques. Et puis la guerre s'est terminée, on dénazifia (un peu) et le peintre fut d'abord classé catégorie 4 (sympathisant). Puis, après avoir fait appel, catégorie 5 (personnes exonérées). Il corrigea certaines de ses toiles. Il effaçait ici ou là une croix gammée.
 
Pourtant, du début jusqu'à la fin de ce qu'il a peint, un thème prédomine : l'angoisse - de la mécanisation, de la destruction, de la solitude. Même à l'aune de la Neue Sachlichkeit, une école pas vraiment décontractée, Radziwill tranche. C'est le maître du paysage angoissé...
 
...et des ciels oppressants, lourds de menaces, pesant sur une humanité perdue, qu'elle soit nazie ou dégénérée.

 


Franz Radziwill - Hochwasser (das Wasser steigt) / Inondation (l'eau monte), 1957
Huile sur toile
 
 
Pour en savoir plus sur le parcours de Radziwill on peut lire ici ce qu'en a écrit Claire Aslangul


24/05/2026

Le bar du coin : 3ème avenue

 

George Grosz - A la troisième avenue 
Ill. pour Ben Hecht 1001 Afternoons in New York, New York, 1941 

 

La scène croquée par Grosz et décrite par Ben Hecht se déroule au restaurant Le Moal, où se retrouvaient les Français en exil, à l'angle de la 3ème avenue et de 50th Street.

 

    The bar is a little crowded, the tables not entirely. Nothing is here to be noted except a plainness and a dinginess a trifle below the Third Avenue standard. This is because matters of the spirit are not for the eye. M. Le Moal’s little collection of tables and chairs and cutlery is not a café. It is Paris still breathing near the corner of our own 50th Street.
    When you look a little more closely at the men standing at the bar you notice they are mostly sailors. They are off the Normandie and other French ships locked away in our river. They have no money and they wait for a good Samaritan to come in and buy them a drink or a meal. In return they will talk of the glories of the French Navy and its undiminished threat to the Nazis.


   

 


 

 In the meantime they stand about talking hardly at all. Solemnly and with a curious patience they study the faded murals over M. Le Moal’s bar. These reveal scenes on the Brittany coast. Not too well drawn, but nonetheless rugged fishermen are gathering oysters off the Brittany sea bottom.
    At the tables inside are not diners but a cast—a cast brought over intact from Paris. Fernand Léger, the painter, sits over his chicken casserole. A plump and literary industrialist once famed for his output of linen is sipping his vin ordinaire. You may be sure that for this hour he has forgotten the loss of his factory and the increasing need of a job.
    At another table sits one Henri Szamota, bicycle-racing champion of Paris in 1936 and now a salesman for a NewJersey soda-water manufacturer. And you may be sure that Henri is not thinking of soda-water sales.
    There is present another painter, Mané-Katz. He is a Polish Jew, long a resident of Paris and recently escaped from a concentration camp. In this camp he met Picasso.
    “What can we do now?” this Mané-Katz inquired desperately.
    “We can get out of here, with luck,” said Picasso, ‘ “and give a show.”
    Mané-Katz got out, painted his head off, and gave a show at the Sterner Gallery.

 

 


 La couverture du menu

 

    Over all this a phonograph plays. French military marches come scratching out. Maurice Chevalier sings. Tino Rossi croons and Trénet, called the Singing Fool, comes from the records. All is the same, nothing altered, nothing added or subtracted. Paris still breathes despite a slight geographical dislocation.
    And sitting in this ghostly survival of a vanished day, I wonder if Tony Canzoneri and Irving Berlin and Damon Runyon and Oscar Levant and Jimmy Johnston and Billy Rose and all the other Lindy habitués will be sitting sometime in an odd far-away street trying to recapture the soul of a way of eating, talking, and night-haunting stolen out of the world by the Luftwaffe. 

 

Ben Hecht - 1001 Afternoons in New York, Viking Press, 0ctober 1941

 

 

 

 

21/05/2026

C'est (de nouveau(1)) la java



Cuarteto Cedron - Java
Paroles : Julio Cortázar, Musique : Edgardo Canton
Trottoirs De Buenos Aires, Tangos de Julio Cortazar et Edgardo Canton, Polydor, 1980
Mis en ligne par Silvia Andrade

 
Nos quedaremos solos y será ya de noche.
Nos quedaremos solos mi almohada y mi silencio
y estará la ventana mirando inútilmente
los barcos y los puentes que enhebran sus agujas.

Yo diré: Ya es muy tarde.
No me contestarán
ni mis guantes ni el peine,
solamente tu olor,
tu perfume olvidado
como una carta 
puesta boca abajo en la mesa.

C'est la java
de celui
qui s'en va
C'est sa java
C'est ma triste java

Morderé una manzana fumaré un cigarrillo
viendo bajar los cuernos de la noche medusa
su vasto caracol forrado en terciopelo
donde duerme en tu seno quemado por la luna

Y diré: Ya es de noche
y estaremos de acuerdo,
oh muebles oh ceniza
con el organillero que remonta en la esquina
sus titres de luna para los niños pobres

C'est la java
de celui
qui s'en va
C'est sa java
C'est ma triste java

Es justo, corazón, la canta el que se queda,
la canta el que se queda para cuidar la casa.
 
 
(1) Republication d'un billet du 12/04/2010 qui avait encore une fois perdu sa musique.

19/05/2026

Les occupations solitaires : se sauver


John Woodward Lines - Saved again
Royal Birmingham Society of Artists


 

17/05/2026

Des nouvelles de l'Oursine, du Loup et du Dragon.



Bande-annonce pour Julio & Carol, 2022
(scénario de Tobin Dalrymple, réalisation par Poll Pebe Pueyrredon & Tobin Dalrymple)
Mis en ligne par 3P films
 
 
Julio & Carol relate l'histoire d'amour  de l'Oursine (1) et du Loup et leur voyage spatio-intemporel au long de l'autoroute A6 sur le dragon Fafner.
 
Selon des sources fiables ce film aurait été vu à Sablé-sur-Sarthe en septembre 2025 et le 6 mars 2026 - à 20h30 - à Percy-sur-Sarthe. Être ou ne pas être Sarthois, telle est la question.
 
Ou Portègne, peut-être ? On voit d'autres images dans cet article de Clarín
 
Sinon, on peut toujours (re)lire Les autonautes de la cosmoroute (et leur déchirant post-scriptum). 
 
Mais comme prévu tout se bifurque et il existe deux autres films adaptés des Autonautes : Lucie & maintenant - Journal nomade, de Simone Fürbringer, Nicolas Humbert et Werner Penzel, ainsi que París Marsella de Sebastian Martínez Piñeiro (2), qu'on peut voir ici.
 
 
(1) Traduction proposée par Laure Guille-Bataillon pour Osita (petite oursonne) dans le texte original.
 
(2) L'auteur de l'excellent Les neuf reines

15/05/2026

Notre nouvel hymne national



Walter Mehring - Emigranten Choral / Le choral des émigrants

 

 

C'est à la première étape de son voyage d'exil que Walter Mehring écrit le Choral des émigrants - « notre nouvel hymne national » écrit Hertha Pauli (1) dans ses souvenirs, La déchirure du temps. Emigranten choral est publié en 1934, alors que Mehring est à Paris.

Ce voyage, celui des exilés, réfugiés, émigrés, émigrants, immigrés, migrants - et à chaque fois le terme en dit plus long sur celui qui l'emploie pour désigner que sur ceux qui sont ainsi pointés du doigt - ce voyage est comme une monnaie à deux faces : d'un côté l'exil, de l'autre l'émigration.

Mais ici on chante d'abord le moment de l'émigration.

 

Je reprends, plutôt mot à mot, le texte du recueil Um euch zum Trotz, 1934 (dans le volume II de l’édition des poèmes par Christoph Buchwald - Staatenlos im Nirgendwo, Die Gedichte, Lieder und Chansons 1933-1974, Ullstein éd. 1984).

À noter que la version chantée par Ernst Busch est légèrement différente.


Emigranten Choral

Werft
    eure Herzen über alle Grenzen!
Und wo ein Blick grüßt, werft die Anker aus!
Zählt auf der Wandrung nicht nach Monden und nach Lenzen.
Starb eine Welt, ihr sollt sie nicht bekränzen!
Schärft
das euch ein und sagt „wir sind zu Haus!“
     Baut euch ein Nest!
     Vergeßt - Vergeßt
Was man euch aberkannt und euch gestohlen!
Kommt ihr von Isar, Spree und Waterkant :
Was gibt’s da heut zu holn?
    Die ganze Heimat und
        Das bißchen Vaterland
Die trägt der Emigrant
Von Mensch zu Mensch - von Ort zu Ort
An seinen Sohl’n, in seinem Sacktuch mit sich fort.


Choral des émigrants 

Lancez
    vos cœurs par-delà les frontières !
Et là où un regard vous salue, jetez l'ancre !
Dans vos errances, ne comptez pas les lunes et les printemps.
Si un monde est mort, ne le coiffez pas d’une couronne !
Comprenez bien ça
et dites : « Nous sommes chez nous ! »
    Construisez-vous un nid !
    Oubliez – oubliez
Ce qui vous a été pris, volé !
Que vous veniez de l'Isar, de la Spree, de la côte du Nord
(2) :
Qu’y a-t-il à en tirer aujourd'hui ?
    Tout son pays
        Et son petit bout de patrie
L’émigrant les emporte
Chez l’un chez l’autre - ici et là
Collés à ses semelles et dans son baluchon.



Mémorial des livres brûlés à Bonn :
Lesezeichen (3) de Walter Mehring et de son livre Paris in brand (4)


Tarnt
    euch mit Scheuklappen - mit Mönchskapuzen:
Den Schädel drunter wird man euch zerbeuln!
Ihr werdt euch doch die Schädel drunter beuln!
Ihr seid gewarnt: das Schicksal läßt sich da nicht uzen -
    Wir wolln uns lieber mit Hyänen duzen
    Als drüben mit dem Volksgenossen heuln!
Wo ihr auch seid:
    Das gleiche leid
Auf’ner Wildwestfarm - einem Nest in Poln
Die Stadt, der Strand, von denen ihr verbannt:
Was gibt da noch zu holn?
Die ganze Heimat und
    das bißchen Vaterland
Die trägt der Emigrant
Von Mensch zu Mensch - von Ort zu Ort
An seinen Sohl'n, in seinem Sacktuch mit sich fort.


Vous aurez beau
    vous mettre des œillères - ou des capuches de moines :
On vous cassera le crâne !
Vous vous fracasserez le crâne !
Vous êtes prévenus : on ne triche pas avec le destin -
    Mieux vaut tutoyer les hyènes
    que hurler là-bas avec les compatriotes
(5) !
Où que vous soyez :
    C’est la même souffrance
(6).
Dans une ferme du Far West - un nid en Pologne
la ville, la plage d'où vous avez été bannis
Qu’est-ce qu’il y a-à en tirer aujourd'hui ?
Tout son pays
    Et son petit bout de patrie
L’émigrant les emporte
Chez l’un chez l’autre - ici et là
Collés à ses semelles et dans son baluchon.


 
Georg Salter - Ill. de couverture pour Walter Mehring, L'arche de Noé S.O.S., "nouveau recueil de chansons
réconfortantes" 
S. Fischer éd. Berlin 1931, première édition originale partiellement détruite par les nazis.


Werft
    eure Hoffnung über neue Grenzen -
Reißt euch die alte aus wie'n hohlen Zahn!
Es ist nicht alles Gold, wo Uniformen glänzen!
Solln sie verleumden - sich vor Wut besprenzen -
Sie spucken Haß in einen Ozean!
    Laßt sie allein
    Beim Rachespein
Bis sie erbrechen, was sie euch gestohln
Das Haus, den Acker - Berg und Waterkant.
Der Teufel mag sie holn!
    Die ganze Heimat und
    das bißchen Vaterland
Die trägt der Emigrant
Von Mensch zu Mensch - landauf
    landab
Und wenn sein Lebensvisum abläuft
    mit ins Grab.



Lance
    tes espoirs par-delà des frontières nouvelles –
Arrache les anciennes comme une dent creuse !
Tout n'est pas or, là où brillent les uniformes !

Qu'ils calomnient – qu'ils s'aspergent de rage –
Qu'ils déversent leur haine dans l'océan !
    Laisse-les tout seuls
    Cracher leur vengeance
Jusqu'à ce qu'ils vomissent ce qu'ils t'ont volé
La maison, le champ - la montagne et la côte du Nord.
Que le diable les emporte !
    Tout son pays
    Et son petit bout de patrie
L’émigrant les emporte
Chez l’un chez l’autre - par ci
    par là
Collés à ses semelles et dans son baluchon.
Et quand son visa de vie expire
    il les emporte avec lui dans la tombe (7).
 
 

 
Ill. de couverture pour Walter Mehring - Westnordwestviertelwest / Ouest-Nord-Ouest quart Nord-Est, 1925



(1) À propos de Hertha Pauli, voir mon billet du 6 mai, entre autres.

(2) Waterkant : la côte allemande de la mer du Nord.

(3) Le mémorial du brûlement des livres (Bücherverbrennung) du 10 mai 1933, place du marché à Bonn, comprend 60 dos de livres appelés Lezeseichen, marque-pages, insérés dans la chaussée à la manière des Stolpersteine. Il existe également un mémorial à Berlin, Bebelplatz, sous une autre forme : la bibliothèque engloutie.

(4) Thriller politico-humoristique qui, entre XVIIème et XXème siècle, sauvait d'un regrettable oubli la mystique et réformatrice Antoinette Bourignon.

(5) Volksgenossen - camarades du peuple, terme utilisé par les nazis pour désigner les personnes de "sang allemand", les seules à mériter de faire partie de la Volksgemeinschaft, la communauté du peuple - la nation racialement définie. Cette notion était vouée à inclure, au-delà des frontières de 33, les Volksgenossen tels que les Autrichiens, Allemands des Sudètes, etc. et, à l'intérieur, à exclure les juifs, tziganes... (liste à compléter au bon vouloir du Guide) auxquels était réservé un statut inférieur voire, in fine, la chambre à gaz. Je traduis Volksgenossen par compatriotes faute de mieux (mais si le terme exactement équivalent existait en français, ce ne serait pas vraiment un "mieux").

« Plutôt tutoyer les hyènes que hurler avec les nazis », je m’exclame, en reprenant les vers du « Choral des Émigrants » de Mehring, notre nouvel hymne national :

Tout son pays et un p’tit bout de patrie
L’émigrant l’emporte avec lui
D’hôte en hôte – de porte en porte
Sous ses semelles, dans son fourbi…

Hertha Pauli - La déchirure du temps, ch. 2 "les petits hôtels", trad. Elisabeth Landes comme dans les notes à la suite.

(6) « Au nom de nous tous » – le 9 juin nous postons le télégramme à Thomas Mann. Il n’arrivera nulle part et ne servira à rien, pense Ernst Weiss. N’empêche qu’il signe tout de même l’appel au secours. L’action commune resserre nos liens, le cercle déchiré se ressoude. Je suis reconnaissante d’être admise dans cette « communauté de destin ». C’est une consolation, une sorte de patrie intérieure.

« Où que vous soyez, vous souffrez », dit le « Choral des émigrants » de Mehring. Nous sommes un tout.

Et même si notre appel devait demeurer sans réponse, nous aurons posé la question, et désormais nous avons quelque chose de concret à attendre…

Hertha Pauli - La déchirure du tempsch. 7 "Au nom de nous tous", à propos de l'envoi du télégramme à Thomas Mann qui fut à l'origine de l'Emergency Rescue Committee.

(7) Le prêtre hongrois qu’a déniché la mère d’Ödön a, pour sa part, sur lui, une petite motte de sa terre natale qu’il veut déposer dans la tombe.

« Tout son pays et un p’tit bout de patrie, l’émigré l’emporte avec lui, d’hôte en hôte, par monts et par vaux, et au tombeau, quand expire son visa de vie », avait écrit Walter Mehring dans son « Choral d’émigrés ». Assis entre Wera et moi, Walter, à présent, se tait.
 
Hertha Pauli - La déchirure du tempsch. 3 "Champs Élysées" - elle raconte l'enterrement d'Ödön von Orvath.


13/05/2026

Duos : Kley


Heinrich Kley - Südpol Idyll / Idylle au Pôle Sud
 
 
 
D'Heinrich Kley, déjà.

 

10/05/2026

N'oublions pas le portefaix de Königsberg


 

 
 
Ô joie ! clamèrent-il-et-elle en pénétrant dans la salle de l'exposition et en constatant que la femme au tissu vert avait fait le long voyage depuis la ville hanséatique de Brême jusqu'à cette station balnéaire de la Côte Fleurie, au risque (Kollwitz à Deauville !) du choc social pour une artiste qui déclara :
 
"La raison profonde de mon choix de ne représenter quasiment que la vie ouvrière tient à ce que les sujets puisés dans ce milieu représentaient purement et simplement ce que le beau était à mes yeux. Le beau, c'était pour moi le portefaix de Königsberg, les mariniers polonais sur leurs bateaux, la générosité des mouvements dans le peuple. Les gens du monde bourgeois, je les trouvais sans charme..."
 
 Käthe Kollwitz - Souvenirs (1923-1941) Trad. Sylvie Pertoci, in Mais il faut pourtant que je travaille, Journal - Articles - Souvenirs, L'atelier contemporain éd. 2019
 
 
Oui, c'était bien elle :
 
 
Käthe Kollwitz - Weiblicher Rückenakt auf grünem Tuch / Nu féminin vu de dos sur un drap vert, 1903 
Lithographie à la craie et au pinceau en brun, bleu et vert avec manière noire à la pierre à dessiner sur Japon, retravaillée à la craie pastel bleue
Brême, Kunsthalle

 
 
Autre choc, social mais plus ouaté, pour ce couple :
 
 
Charles Angrand - Couple dans la rue, 1887
Huile sur toile
 
 
qui vient, lui de moins loin (du Musée d'Orsay, mais c'est une Œuvre non exposée en salle actuellement) et dont le cartel ose avouer que
 
 

 
La photo de ce tableau est due à Jean Pierre Rousseau, qui photographie bien mieux que les chats et qui vous fera visiter l'exposition, si vous voulez. Après tout, si la ville du duc de Morny expose des artistes anarcho-socialistes, profitons-en.
 
Et à propos de Käthe Kollwitz et de Charles Angrand, déjà ici et