26/07/2026

Au dur, au rigoureux mais suprême Bain-froid


Charles Meryon - Bain-froid Chevrier, 1864
Eau-forte

 

Les bains froids eux-mêmes sont à l'arrière-plan. Au premier plan à droite, la proue du bateau des Bains de la Samaritaine. On perçoit mieux la disposition des lieux sur cette photographie :

  

 

 

Le bateau-bains de la Samaritaine était installé à l'emplacement de la pompe du même nom, démolie en 1813 - et il coula...

 

 


 ...lors de la crue de l'hiver 1919-20.

Les bains froids d'à côté étaient certainement moins luxueux. Meryon les a fréquentés puisqu'il a dédicacé un exemplaire de l'estampe à leur directeur, Charles Gaudu, en ces termes :

À Monsieur Gaudu, Directeur-Gérant du Bain-Froid Chevrier ; Faible témoignage de reconnaissance, pour le bon accueil que j’ai trouvé dans cet Etablissement, où j’ai pu suivre un régime qui m’a en grande partie rendu la santé ; et la facilité qu’il m’a laissée de dessiner ce dit établissement, dont j’ai pris le titre pour celui de ce présent sujet. Paris, ce 18 Octobre 1864, son bien dévoué et très humble serviteur Méryon (Charles). 

On sait qu'à ce moment de sa vie

...il lavait à grande eau sa chambre, que, sous prétexte de bains froids, il se jetait des seaux d'eau sur le corps sans prendre nul souci de la propriété qu'il habitait : il alla plus loin, il prit l'habitude de se placer dans la cour pour faire des ablutions.

Aglaus Bouvenne - Notes et souvenirs sur Charles Meryon, 1883

Et peut-être ces bains lui avaient-ils été prescrits. Meryon avait été admis quatorze mois à Charenton, en 1858-59, pour "mélancolie profonde, idées de persécution qu'il estime méritées, idées dépressives...". Il y retournera, définitivement, en 1866. Le Bain-froid Chevrier (n° 93 dans le catalogue de Schneiderman) fait partie de ses dernières eaux-fortes - il n'en fera que dix autres, la dernière étant la terrible Loi lunaire de 1866.

L'estampe du Bain-froid avait été commandée par...

 

 
...Jean-Louis-Henri Le Secq (1818-1882),

familier de Meryon. Tous deux s'essayaient à capturer l'image périssable du Paris des années haussmanniennes, de ses monuments voués à la destruction. Le Secq par la photographie, ainsi de...

 


la Pompe Notre-Dame (1), photographiée par 
Le Secq en 1852

 

...et Meryon par l'eau-forte, la même année sur le même sujet :

 


Charles Meryon - La pompe Notre-dame, 1852
 


Meryon a travaillé sur le Bain-froid Chevrier 

45 jours entiers de 6 à 8 heures chacun 

selon ses lettres à Le Secq (2). Il y explique qu'il a refait plusieurs fois son dessin et surtout il ajoute 

Je me réserve de vous faire de vive voix d'autres communications plus intimes, ayant trait, toujours au procédé tout particulier que j'ai appliqué pour cette pièce.

On sait qu'il arrivait à Meryon d'assembler sur une estampe plusieurs points de vue distincts mais pas forcément cohérents, pour accentuer certains effets - c'est le cas dans 

 


Le Petit Pont, 1850


...estampe où les tours de Notre-Dame sont trop hautes pour être ainsi vues du quai, et qui a donné lieu à une controverse à ce sujet entre Philippe Burty et l'artiste (3). Il est donc possible (4) qu'un tel procédé tout particulier ait été employé pour le Bain-froid.

Ce n'est pas là qu'une question de pure technique. L'usage par Meryon de tels procédés, comme aussi les vues en plongée ou contre-plongée (da su / da giù) ou l'insertion de petits personnages qui nous évoquent Piranèse (et qui viennent en fait de Zeeman) a pour conséquence de déréaliser ses vues de Paris. D'un Paris onirique, où coïncident plusieurs âges, plusieurs possibilités de Paris. Que vient faire dans le Bain-froid, par exemple, ce personnage à la hampe, sur le toit, à côté du drapeau ?

Et si on allègue le délire, on peut y voir aussi bien la folie maîtrisée d'un parfait obsessionnel, ce qu'était bien Meryon. Le Paris qu'a connu Meryon, qu'a aussi bien connu Baudelaire, qui a précisément tenté sans espoir de collaborer sur ce sujet avec le peintre-graveur, ce Paris est précisément un Paris délirant, perturbé, détruit et reconstruit sans ambage mais non sans cruauté par le Second Empire. Où le regard de Meryon annonce, avec un demi-siècle d'avance, celui, rétrospectif, de Walter Benjamin ou du Paysan de Paris.

Certaines épreuves du Bain-froid Chevrier sont accompagnées, comme souvent chez l'auteur, d'un de ces petits poèmes incongrus qui ne font que redoubler l'inquiétude qui sourd de ces images :

 


 

L'époque considérait que les bains froids avaient une vertu curative des atteintes psychiatriques. On sait par ailleurs que Meryon avait l'habitude de rayer ses plaques de cuivre, les rendant inutilisables après impression de la quantité d'épreuves voulue. La plaque des Bains froids, sur l'insistance de Le Secq à la récupérer, est une des rares qui ait subsisté, intacte. Rayure de la plaque, morsure de l'acide, rigueur du bain froid : autant de métaphores de l'obsession taraudante, acharnée à débusquer une vérité perdue dans la ville des mensonges.

 

(1) La pompe Notre-Dame, accolée au pont du même nom, alimentait en eau de la Seine les fontaines de Paris, de 1671 à 1853, année de sa destruction. 

(2) retranscrites par Richard S. Schneiderman, Charles Meryon, The Catalogue raisonné of the Prints, n°93. Je retraduis en français.

(3) cf. Schneiderman, n°20.

(4) Encore faudrait-il pour le prouver disposer d'une photographie du même sujet, ce qui n'est pas le cas, ou des dessins préparatoires qui sont semble-t-il aux mains de collectionneurs privés. 

 

Et à propos de Meryon, déjà

 

 

 

 

 

24/07/2026

Deux façons de monter la garde


Francesc Català-Roca - Barcelone, 1953





Francesc Català-Roca - Tossa de Mar, 1956

 

Même si j'étais alors jeune chaton, je n'ai pas oublié les tricornios (1) et ce que déclenchait leur passage - ils allaient toujours par deux - dans certaines rues et certains villages d'Espagne en cette fin des années 50 du siècle dernier. C'est si loin, si proche. Il passaient, lentement, avec un coup d'œil bref et aigu, de côté vers l'assistance, et le bruit des conversations baissait d'un ton, puis de deux, puis de trois. Et remontait au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient, avec parfois un autre coup d'œil, vers l'arrière, pour s'assurer qu'on avait bien eu peur.

Le bruit du fascisme, c'est ça. Pas the sound and the fury, non. C'est le silence, le silence peuplé de chuchotements, de têtes baissées et de regards obliques. Un silence si bruyant que même un tout jeune chaton pouvait l'entendre.

 

(1) La Guardia ne les porte plus en service, seulement dans les grandes occasions - celles qui font défiler les fantômes.


22/07/2026

Ecce : Felis catus/Homo sapiens


William Nicholson - The cat, ca 1933 
Huile sur toile

 

William Nicholson - Sandwich-man, de la série London types, 1898 
Lithographie

 

20/07/2026

État de projet


Revue Challenges, 25 Août 2022


État rémanent, maison de la presse de Saint-Vaast la Hougue, 16 juillet 2026

19/07/2026

04/07/2026

Ayons congé : à l'hydrogène


 

 

Et voici qu'empruntant sous les yeux d'une foule enthousiaste ce mode de transport révolutionnaire, le fameux dirigeable Lebaudy "Le jaune" à hydrogène avec son moteur Daimler de 40 chevaux, les chats sont repartis pour une destination aussi lointaine qu'inconnue d'où ils reviendront peut-être, qui sait, un jour... Oui, c'est reparti...

 

 

Photographe inconnu, 1903

 

...comme en 1903 ! Vive l'année 1903 ! Vive l'hydrogène ! Vive la double enveloppe en coton et caoutchouc vulcanisé ! Vive le Trocadéro ! Vive le président Émile Loubet ! Que les vents nous soient favorables ! Mais prenez soin de vous par ces temps hérissés de points de basculement...

03/07/2026

Duos : trio


Rinus Van de Velde - Me, my wife and my bodyguard, 2008
Crayon sur papier
 

02/07/2026

Rêver peut-être


Jeanne Graverol - Fourmi agrippée, 1972


Qu'est-ce que le temps pour les fourmis (se demande M. Chat) ? Travaillent-elles vraiment tout le temps, comme l'a dit et répété (1) une première ministre française en parlant des Japonais ? Se reposent-elles seulement ?

Et comment dorment les fourmis (s'interroge encore M. Chat, compulsant de façon passablement névrotique le grand livre électronique que des algorithmes suspects mettent à sa disposition) ?

Et voici qu'il apparaît que des scientifiques scrupuleux ont longuement étudié le sommeil de la Fourmi feu, Solenopsis Invicta, en marquant soigneusement chaque individu d'une petite fourmilière, de façon à le suivre dans ses infimes tribulations.

 

 


Solenopsis Invicta

 

D'où il ressort que  Solenopsis Invicta - du moins les ouvrières - connaît 256 épisodes de sommeil par 24 heures, chacun de ces épisodes durant 1 minute et six secondes, soit un total de 4,8 heures de sommeil par jour. Ce qui a pour résultat de mettre à disposition permanente 80% de la force de travail de la fourmilière (3). Quant aux reines, elles bénéficient de 92 épisodes de sommeil par jour, chacun durant plus ou moins de 6 minutes, soit un total de 9,4 heures par jour.

Mais les fourmis rêvent-elles ?

Selon les mêmes chercheurs états-uniens, Solenopsis Invicta connaît le sommeil paradoxal (RAM sleep) (4) et donc, probablement, le rêve.

 


 

Mais de quoi rêvent-elles ?

Les ouvrières rêvent-elles de faire la révolution ? Ou simplement de manger, voire vivre, un peu plus (5) ? Et de quoi rêvent les reines, qui ont un peu plus de temps pour le faire ? Rêvent-elles d'une fourmilière aux dimensions inouïes, comme Elon Musk rêve de régner sur Mars ? Après tout, Elon Musk pourrait bien rêver d'être une reine Solenopsis infiniment nursée, aimée, soignée et révérée...

Et si, selon la parabole de Tchouang-Tseu,  Elon Musk et tout son/notre univers bizarre n'existait à l'inverse que dans le rêve d'une reine Solenopsis Invicta ? Si le travail des chercheurs de St Petersburg n'était en fait que le point d'émergence par sérendipité, la ridule révélatrice à la surface d'un gigantesque songe formique, un frémissement d'antenne de quelques micro-secondes qui nous rappellerait en fait à notre irréalité ?

Pris d'un léger vertige zen, M. Chat se réfugie dans son panier et ouvre...

 

Mike Resnick - Sept vues sur les gorges d'Olduvaï, 1994 
Bélial' éd. 2026 

 

...où, après extinction de l'humanité,  un groupe de chercheurs extra-terrestres explorent ces gorges qui abritèrent certains des premiers hominidés et découvrent un à un sept artefacts qui donnent une idée du destin de l'espèce des singes sans queue (homo sapiens, dirions-nous avant de disparaître) et de leur histoire maudite.

Bien. Les meilleures Novellas ne sont pas forcément d'un très grand optimisme. D'autre part il fait chaud - avez-vous remarqué qu'il fait chaud ? M. Chat s'enroule dans son panier, mais dans l'autre sens, et s'endort.

M. Chat rêve. Il rêve que les descendants des singes sans queue se débrouillent pour expédier une petite centaine de méga-téra-milliardaires sur Mars, afin qu'il s'y entr'égorgent sans gêner les autres. Et que les singes sans queue réussissent à survivre sur Terre à la chaleur, tant bien que mal mais au moins aussi bien que d'autres espèces mieux organisées ou plus sagaces, tels les rats ou les corbeaux. Ou les fourmis. Mais M. Chat rêve aussi que les fourmis font la révolution. Les révolutions, parfois, aident à survivre.

Les chats survivront-ils ? On dit qu'ils s'en tirent toujours - du moins le plus souvent. M. Chat rêve qu'il a neuf vies. 

 

 

(1)  « J'ai dit qu'ils [les Japonais] travaillaient comme des fourmis... Les fourmis travaillent beaucoup, c'est vrai...
- ... Vous avez dit ça ? interrompt le journaliste.
- Nous ne pouvons pas vivre ainsi dans des appartements minuscules, avec deux heures de trajet pour aller au travail, et travailler, travailler, travailler, et faire des enfants qui devront travailler comme des bêtes. Nous, nous voulons conserver nos garanties sociales, vivre comme des êtres humains, comme nous avons toujours vécu... »
 

Interview d'Edith Cresson par la chaîne ABC, le 4 juillet 1991, publié le 18 juillet suivant. À la suite de cette publication un mannequin représentant Edith Cresson avait été décapité au katana par le groupe japonais d'extrême-droite Issui. "Le mannequin sans tête d'Édith Cresson fut ensuite traîné dans les rues de la capitale nipponne jusqu'aux grilles de l'ambassade de France sévèrement gardée par la police." -Jean-Claude Courdy, Japonais, plaidoyer pour les fourmis, Pierre Belfond éd. 1992.

(2) Polyphasic wake/sleep episodes in the fire ant, Solenopsis Invicta, 2009, par Deby L. Cassill, Skye Brown, Devon Swick & George Yanev, University of South Florida à St Petersburg, USA.

(3) Type de solution propre à satisfaire l'actuel ministre du travail français.

(4) Sommeil caractérisé par un Rapid Antenna Movement des antennes - par ailleurs repliées pour ne plus communiquer avec les autres individus. Rappelons que le sommeil paradoxal humain est appelé sommeil REM (pour Rapid Eye Movement).

(5) Toujours selon les scientifiques de l'USF, "ces résultats renforcent l'hypothèse de l'exploitation parentale : les ouvrières stériles constituent une caste d'auxiliaires jetables à courte durée de vie, dont la vigilance et l'hyperactivité accroissent la valeur adaptative de la reine en la protégeant, elle et sa progéniture fertile, des stress environnementaux".

 

01/07/2026

Le soir : à faire rentrer en perspective


Simon Bang - The artist's evening, 2022
Acrylique sur toile