07/06/2026

Le bar du coin : Friday night


Ruskin Spear - Friday Night, Hammersmith, 1958 
De Beers art collection
 
 
Ernest Marsh, qu'on voit ici portraituré, tenait un Fish and chips à Hammersmith et était un des modèles préférés de Spear - dont j'ai déjà parlé et qui, dois-je le répéter, peignait aussi des chats.

 

06/06/2026

On voit péricliter les valeurs sûres



Francis Poulenc - 2 poèmes de Louis Aragon, septembre-octobre 1943
N° 2, Fêtes galantes
Sabine Devieilhe, soprano · Alexandre Tharaud, piano 

 

 

On voit des marquis sur des bicyclettes
On voit des marlous en cheval-jupon
On voit des morveux avec des voilettes
On voit des pompiers frôler les pompons

On voit des mots jetés à la voierie
On voit des mots élevés au pavois
On voit les pieds des enfants de Marie
On voit le dos des diseuses à voix

On voit des voitures à gazomètre
On voit aussi des voitures à bras
On voit des lascars que les longs nez gênent
On voit des coïons de dix-huit carats

On voit ici ce que l'on voit ailleurs
On voit des demoiselles dévoyées
On voit des voyous On voit des voyeurs
On voit sous les ponts passer des noyés

On voit chômer les marchands de chaussures
On voit mourir d'ennui les mireurs d'œufs
On voit péricliter les valeurs sûres
Et fuir la vie à la six-quatre-deux

 
Le poème, daté par Aragon de "la fin de l'hiver, février, mars" 1941 (1) a été publié dans La revue de Belles-lettres, Lausanne, 1942, puis intégré dans Les yeux d'Elsa. C'est la veine sarcastique d'Aragon et la mise en musique (clandestine à l'époque) par Poulenc la traduit parfaitement. Une occasion de rappeler la résistance des musiciens.

 

(1) Aragon et Elsa sont alors réfugiés en Zone Sud à Nice, sans contact avec l'appareil clandestin du PC qu'ils ne pourront joindre qu'en juin.

05/06/2026

Qu'est-ce qu'il pouvait arriver de pire ?



Marjane Satrapi (22 novembre 1969, Racht, Iran - Juin 2026, Paris, France) - Persépolis 1, p. 71

 

Avec une immense tristesse pour celle qui nous rappelle qu'on peut en mourir, de tristesse. Et qui ne sera plus là pour nous prévenir : 

Le premier secteur que l’extrême droite attaquera sera la culture. Les livres, la musique et, en général, l’art, leur font peur. Ils ont le désir de contrôler la culture de la société. Regardez ce que les nazis ont fait avec le Bauhaus par exemple. D’ailleurs, pourquoi aller si loin ? Il suffit de regarder la politique culturelle des villes dirigées par le RN ces dernières années. C’est désolant.

Peut-être puis-je en profiter pour lancer un autre appel : et si nous tous, d’origine étrangère, nous nous mettions en grève, que nous arrêtions de travailler, ne serait-ce que pour deux semaines ? Peut-être les gens comprendront-ils enfin ce qu’on apporte à la France aussi d’un point de vue économique. Toutes les couches de la société sont irriguées par des travailleurs immigrés, essentiels pour faire tourner la France : des ouvriers, des livreurs mais aussi des médecins, des avocats, des fonctionnaires, des artistes, etc. 

Marjane Satrapi, 6 juillet 2024


 

03/06/2026

Peindre de loin les moments politiques : brownings et funérailles (avec une visite express de la République d'entre-deux-guerres et un conseil de lecture sur le fait d'avoir déjà abdiqué sur l'essentiel)


Édouard Vuillard - Les affiches électorales square Berlioz, 1925
Huile sur panneau


Les affiches de Vuillard sont celles de la campagne municipale de 1925 à Paris, qui donna lieu à la fusillade de la rue Damrémont. Elle fit quatre morts, pas très loin du square Berlioz, de l'autre côté du cimetière de Montmartre. 


"Reconstitution" de la fusillade de la rue Damrémont
 

1925 : la gauche du Cartel est au pouvoir, jusqu'en juillet 1926, mais le PCF est dans l'opposition, lui dont le Service d'Ordre tire au browning rue Damrémont sur les Jeunesses Patriotes (1).
 
C'est la chute du second gouvernement Herriot qui signera la fin du Cartel des gauches. Et Raymond Poincaré formera un gouvernement d'Union nationale (droite et radicaux), le quatrième gouvernement Poincaré (2), suivi d'un cinquième jusqu'au 26 juillet 1929, jour où Poincaré démissionne pour raisons de santé...


André Hambourg - L'enterrement de Poincaré, 1934
Huile sur carton

 

...avant de mourir le 15 octobre 1934.

Les obsèques nationales que peint, avec un certain recul, André Hambourg ont lieu le 20 octobre. On est alors sous un Nième gouvernement d'Union entre les radicaux et la droite, le second gouvernement Doumergue, qui a vu l'émeute du 6 février 1934. Viendra le Front populaire, qui ne durera que de juin 1936 à avril 1938 (fin du second gouvernement Léon Blum) et qui sera suivi du sinistre troisième gouvernement Daladier (3).

Et de toute façon, le jour de cet enterrement, la IIIème République n'a plus que cinq ans, huit mois et vingt-cinq jours à vivre.

 

(1) On n'est qu'à huit ans du grand choc de 1917, à trois ans de la Marche sur Rome. C'est le P.C.F. des chauds débuts antimilitaristes et anticolonialistes. C'est aussi le parti qui, dans ces mêmes élections municipales de 1925, pour la première fois en France, présente et fait élire des femmes, qui seront invalidées par l'administration.

(2) Auteur d'une dévaluation compétitive et anti-rentiers qui se fit sur les conseils conjugués de la Banque de France et... de la CGT de Léon Jouhaux. 

(3) 1938 est une année intéressante, au sens de la (fausse) malédiction chinoise. Les chats conseillent la lecture du livre de David Foessel, Récidive, dont vous voudrez bien leur pardonner de citer un peu longuement l'avant-propos :

L’année 1938 dont parle ce livre est celle de la France. Depuis ce poste d’observation, le diagnostic sur la « faiblesse des démocraties » m’est apparu aussi discutable que celui que l’on fait aujourd’hui à propos des « démocraties illibérales ». Lorsque l’on dit des démocraties des années 1930 qu’elles sont faibles, on suggère qu’elles sont confrontées à des États totalitaires qui, contrairement à elles, n’ont pas à tenir compte de leurs opinions publiques. Ni à soumettre leur politique à la critique d’une presse pluraliste et libre. Dans cette hypothèse, on impute aux sociétés démocratiques une indécision, voire une lâcheté, qu’elles tiendraient du suffrage universel et du respect des règles parlementaires. Ce genre d’arguments sert aussi à expliquer la défaite de 1940 : que pouvait un peuple fatigué de la guerre, hédoniste, engourdi par les congés payés face à l’armée disciplinée et ascétique d’un État dictatorial ?

Mon exploration de 1938 m’a pourtant moins convaincu de la faiblesse de la démocratie française que du fait que la France n’était plus, à cette date, que faiblement démocratique. 1938 n’est pas seulement l’année des reniements internationaux, c’est aussi celle de l’emploi systématique des décrets-lois (l’équivalent de nos ordonnances) par le gouvernement, de la répression massive des grèves, d’une politique de plus en plus hostile aux étrangers et de l’élection de Charles Maurras à l’Académie française. Comme on le lira plus bas, la liste est loin d’être close. 

(...) 

À bien des égards, la France de 1938 m’a fait penser à l’Allemagne de 1932, un État et une société qui avaient déjà largement rompu avec la démocratie. Mais, comme chacun sait, Hitler est parvenu au pouvoir à la suite d’élections, ce qui permet de rejouer le discours sur la faiblesse congénitale des démocraties. En France, où il a fallu la défaite des armes pour imposer la Révolution nationale, l’explication selon laquelle le peuple a fait le choix démocratique de se suicider n’a pas de consistance. On devrait donc s’attendre à voir la France passer sans transition de la lumière à l’ombre : d’un régime parlementaire, peut-être faible, mais attaché à ses principes, à un système autoritaire imposé par l’occupant. Or, je n’ai pas vu dans la France de 1938 un pays que son respect des règles parlementaires rendait vulnérable à l’ennemi fasciste. Justement parce que j’étais animé par des inquiétudes sur la démocratie en 2018, j’ai décelé dans la France de 1938 une société qui, sans rien savoir de ce qui l’attendait, avait déjà abdiqué sur l’essentiel.

 

 

01/06/2026

Ronde de nuit : Control Room


Eric Ravilious - Wall maps, 1941
Aquarelle
Imperial War Museum, Londres 

 

Il est deux heures moins le quart dans la Home Security Control Room, assez profondément sous Whitehall, et on voit les points rouges sur Londres. Il fut un temps où la Situation room était plutôt antifa.