31/01/2015

Une semaine sur le Penobscot : Ciel... Rackstraw Downes


Rackstraw Downes - At the Confluence of Two Ditches Bordering a Field with Four Radio Towers / Au confluent de deux fossés bordant un champ avec quatre antennes de radio, 1995
Huile sur toile
Collection privée
Via art21


A la différence de Lois Dodd, la dame du billet d'hier, Rackstraw Downes, natif du Kent installé aux USA, n'a pas zoné dans les galeries fauchées de l'East Village - il est passé par Cambridge et par Yale avant  de découvrir, lui aussi, les rives du Penobscot et de se remettre à la figuration - pas celle du bucolique, mais plutôt celle des à-côtés ensauvagés des sites industriels. C'est un peintre du Maine, mais aussi du Texas - ces deux fossés, hélas, ne bordent pas le Penobscot...



"...j'ai lu que Ruskin a dit à ses disciples "quand je dis de sortir peindre la nature, je ne parle pas des fossés" Je me suis dit, merci John, parce que ces fossés ne forment pas seulement une un remarquable réseau d'étroites incisions toutes droites, filant dramatiquement dans le paysage - mais dans ce plat pays côtier en proie aux ouragans, à peine au-dessus du niveau de la mer, ces fossés sont un élément crucial du système de levées, de routes surélevées et de pompes à vis d'Archimède qui - tout autant que dans les polders regagnés par les Hollandais - fait de cet endroit une terre nourricière et habitable. Les enfants jouent dans ces fossés, les pêcheurs vont y chercher leurs appâts, et la végétation croît ici sans obstacle. Le long de la route que j'ai peinte, courent les lignes électriques et celles du téléphone - comme on sait, elles s'arquent en s'étendant de poteau en poteau, mais si vous restez près d'elles, comme quand je peignais, et que vous suivez de l'oeil leur cours, de gauche à droite, vous les voyez s'élever au-dessus de votre tête, comme un arche; leur apparence contredit ce que nous en savons. Un empirisme sans compromis peut conduite à des paradoxes." (1)




...mais un champ délaissé en bordure des raffineries de  Texas City. Mais patience, on y viendra, aux rives du Penobscot.




(1) Rackstraw Downes - “Turning the Head in Empirical Space”, in Sanford Schwartz, et al., Rackstraw Downes,  pp.129-143, cité ici chez Chris Down.

30/01/2015

Une semaine sur le Penobscot : Lois Dodd, l'art de la fenêtre


Lois Dodd - View of Neighbor's House in Winter, 1977-78 
Huile sur toile
Via Malisa Hachey


Le Penobscot (Pentagouët en français, Penawapskewi en abenaki) est un fleuve du Maine (le Maine de là-bas). Sur ce fleuve, dans les années 50 à 70, flottaient paresseusement des peintres rétifs à l'expressionnisme abstrait, et qui connurent ensuite des fortunes diverses. Quittons un peu la France pour le Pentagouët (1)...


(1) ou le New-Jersey, peut-être, pour cette fenêtre d'hiver - les fermes délabrées du Maine, c'était bon pour l'été...




...Et pendant ce temps-là...

29/01/2015

Portrait craché : au pince-nez la folie


Louis Buisseret - Portrait d'homme au pince-nez
Via Κατερίνα Μπαλαφούτη




Ordinaire bêtise extraordinaire des lendemains d'attentats - ici on suspend un prof de philo pour avoir perturbé une minute de silence à laquelle, dit-il, il n'a pas assisté - là on dépose plainte contre un enfant de 8 ans, pour apologie du terrorisme. Absence au silence, ou absence de silence, ces délits nouveaux. D'où des difficultés, d'ailleurs, chez les tout-petits - juste remarque de cette directrice d'école à paris : "le Président de la République n'a jamais travaillé dans une école maternelle !"

A noter que les circonstances aggravantes sont les mêmes que d'habitude, l'enfant de 8 ans s'appelle Ahmed, le prof de philo était suffisamment dangereux pour animer le Comité poitevin contre la répression des mouvements sociaux et pour déplaire à son inspecteur général.

Je me souviens de quand j'avais l'âge du petit Ahmed, et de la façon dont on perçoit et répercute, en ces tendres années, la dinguerie des adultes. C'était la guerre d'Algérie, et on était abreuvés de récits de juste-lutte-contre-le-terrorisme (six ans plus tard on allait nous dire que les terroristes avaient peut-être un peu raison, finalement, et qu'il fallait tout oublier). Dans la cour de récré, une petite copine s'était précipitée vers moi les larmes aux yeux

"Il paraît qu'il y a des fellaghas dans la Gardiole..."

et j'avais dû la rassurer avec mes mots d'enfant de huit ans - et ce refrain qui me trottait dans la tête : mais ils sont où, les adultes ?

Les adultes, ils sont en train de devenir fous. 

Il faut soigner la folie, même quand elle brandit des kalachnikov. Sinon la dinguerie des tueurs de dessinateurs, de juifs et de policière municipale déteint en dinguerie thinkpol. Soigner, ce n'est pas défoncer les portes, ce n'est pas expliquer à sens unique - c'est surtout  explorer les tiroirs secrets de l'histoire - ceux d'où ressort un jour la folie à kalachnikov. Et, pourquoi pas, faire des émissions aux heures de grande écoute, des débats sous les préaux d'école, à propos des tiroirs secrets. Et se rappeler, aussi, des promesses faites depuis plus d'une génération.

Et oui, ces temps-ci je me réveille la nuit, je mets mon pince-nez et je relis Jean Malaquais. Instructif, Malaquais.


"Faute de savoir que faire de moi, je me gave de lecture à en avoir la berlue; et, semblable aux cocus de l'existence qui dans le moindre brin de paille déchiffrent un présage, il m'arrive de voir double en tombant sur des lignes qui me sont aussi familières que mon nom :


Oui, fidèle au conseil de Flaubert à Mlle de Chantepie, je lis pour vivre."

Jean Malaquais - Journal du métèque, entrée du 19 Août 1940 
Phébus éd. 1997, p. 237






28/01/2015

26/01/2015

Les vacances du bestiaire : le retour du migrateur


Walton Ford - Falling bough -  Ectopistes migratorius  - Passenger pigeon / Chute de branche - Ectopistes migratorius - Pigeon migrateur, 2002
Aquarelle, gouache, encre et crayon
Via Biblioklept



Une scène semblable aurait été observée par Audubon dans le Kentucky :
"Les pigeons, arrivant par milliers, se posaient partout, les uns sur les autres, jusqu'à former des masses compactes tout autour des branches. Par endroit ces perchoirs cédaient dans un craquement et, en tombant au sol, écrasaient des centaines d'oiseaux sous eux."


Pour en savoir plus sur Ectoptistes migratorius dont les vols, jadis, obscurcissaient le ciel, on peut (re)lire ce billet du 18 Août 2010.





Et pendant ce temps-là...
...Toujours sur Biblioklept, un point de vue critique ex ante sur The end of the tour, l'adaptation filmique à venir de Même si, en fin de compte, on devient évidemment soi-même: Sur la route avec David Foster Wallace, de David Lipsky - j'aime bien la critique ex ante et j'aime bien ce point de vue : No (même si je finirai probablement par aller voir le film, hein)

25/01/2015

Société du spectacle : Hubert Morley


Hubert Morley - Puppet Show Backstage / Coulisses de marionnettiste, ca 1935
Eau-forte et aquatinte
Via Juni Perus

24/01/2015

C'est la guerre ! (Saison 1, épisode 1, basé sur des faits réels)


Goran Bregovic & Ogi Radivojevic - Cocktail Molotov
de l'album Tales and songs of weddings and funerals, 2002
Mis en ligne par Alexandra Stan


(La scène se déroule dans la file d'attente de la caisse n°8 du superglobalcashmarket près du nouveau panier-à-chats)

Mme Chat (finissant d'empiler la cargaison de boustifaille sur le tapis roulant légèrement graisseux) - Han! (elle soupire) pfouiiiii....

M. Chat - (déposant galamment la réglette inter-clients derrière leur intervalle du flux de marchandise) Voilà voilà...

Le jeune homme arrivant derrière lui - Merci M'sieu (il dépose sur le tapis, de plus en plus graisseux et de moins en moins roulant, un pack de six bouteille de verre emplies de liquide à bulle et un jerrycan d'essence) Voilà voilà...

M. Chat - (coup d'œil appréciateur sur les récipients et liquides susdits) C'est pour un cocktail...

Le jeune homme (en mode "soyons poli avec les vieux animaux") - Hé hé...

M. Chat (faisant définitivement preuve de l'humour lourdingue qui le caractérise) - ...Molotov ?

Le jeune homme (il recule en blêmissant) - Hou là, faut pas dire ça, faut vraiment pas dire ça, surtout maintenant hein, hou là là...

La dame qui attendait derrière le jeune homme (criant soudain très fort) - Vive la France, vive la France !

Mme Chat (qui essayait de négocier son bon de réduction de 0,16 € sur un paquet double de litière bio spéciale chat obsessionnel) - On se taille maintenant, sinon on va finir en taule avec tes conneries...

M. Chat - M'enfin, on peut plus plaisanter...

Mme Chat - T'as pas compris ? C'est la guerre !





Et pendant ce temps-là...

...Yann Le Merrer

23/01/2015

Tableaux parisiens : Grandes carrières


(Quartier des) Grandes carrières, rue des Cloÿs, Juillet 1876
Aquarelle
Collection Chauvet, Dessins sur Paris et ses environ, 17ème et 18ème arrondissements
Source : Gallica


22/01/2015

Riverains de nulle part, unissez-vous


Clermont l'Hérault, rue Frégère au coin de la rue de la Fraternité, 16 janvier 2015



Les riverains discrets et les passants fugaces
ont le coup d'œil pauvret, rue Frégère
ici les étrangers croisent les peu loquaces
chauffés au vent d'hiver

pays mon beau pays tu te fais difficile

pendant ce temps-là nulle part
s'assemblent en secret
des mécanismes très précis
et pourtant
inutiles




Clermont l'Hérault, rue Aristide Briand, 20 janvier 2015

21/01/2015

Chambre d'enfant : alouette sans tête et tête de veau


Peter Newell - "Come on" cried the griffon and, taking Alice by the hand, it hurried off, without waiting for the end of the song / "Venez donc" cria le Griffon et, prenant Alice par la main, il se mit à courir sans attendre la fin de la chanson
Illustration pour Lewis Carroll,  Alice’s adventures in Wonderland, New York, London, 1901
Via OBI Scrapbook Blog








Nonsensical Songs : Beautiful Soup - Alice in Wonderland
Mis en ligne par John Adams




« Oh ! une chanson, je vous prie ; si la Fausse-Tortue
(1) veut bien avoir cette obligeance, » répondit Alice, avec tant d’empressement que le Griffon dit d’un air un peu offensé : « Hum ! Chacun son goût. Chantez-lui « La Soupe à la Tortue, » hé ! camarade ! »
La Fausse-Tortue poussa un profond soupir et commença, d’une voix de temps en temps étouffée par les sanglots :

« Ô doux potage,
Ô mets délicieux !
Ah ! pour partage,
Quoi de plus précieux ?
Plonger dans ma soupière
Cette vaste cuillère
Est un bonheur
Qui me réjouit le cœur.

« Gibier, volaille,
Lièvres, dindes, perdreaux,
Rien qui te vaille, —
Pas même les pruneaux !
Plonger dans ma soupière
Cette vaste cuillère
Est un bonheur
Qui me réjouit le cœur. »








« Bis au refrain ! » cria le Griffon ; et la Fausse-Tortue venait de le reprendre, quand un cri, « Le procès va commencer ! » se fit entendre au loin.
« Venez donc ! » cria le Griffon ; et, prenant Alice par la main, il se mit à courir sans attendre la fin de la chanson.
« Qu’est-ce que c’est que ce procès ? » demanda Alice hors d’haleine ; mais le Griffon se contenta de répondre : « Venez donc ! » en courant de plus belle, tandis que leur parvenaient, de plus en plus faibles, apportées par la brise qui les poursuivait, ces paroles pleines de mélancolie :

« Plonger dans ma soupière
Cette vaste cuillère
Est un bonheur
Qui me réjouit le cœur. »

Lewis Carroll - Alice au pays des merveilles, 1865 
traduction française d'Henri Bué, 1869 (2)


Beautiful Soup - Essai enregistré le 5 Avril 1947 pour le film Alice in Wonderland des studios Disney (1951, réal. Clyde Geronimi, Wilfred jackson & Hamilton Luske)
Chanson non intégrée au film, les personnages du Griffon et de la Tortue ayant été supprimés
Mis en ligne par The22deltabravo





(1) Comme chacun sait depuis que les notes de bas de page existent, la Fausse tortue (selon Henri Bué, cf. note 2 ci-dessous) en anglais Mock turtle, doit son nom à la Mock turtle soup qui est faite à partir d'un peu tout ce qu'on veut - spécialement de la cervelle et de la tête de veau - à l'exception de la tortue (3).

(2) Traduction particulièrement infidèle, certes, en ce qui concerne la chanson. Mais comparez avec la version française la plus courante (celle d'Henri Parisot), vous verrez que la fidélité est parfois handicapante - et puis cette "tortue fantaisie", oh, dear... La traduction la plus recommandable me paraît être celle d'Elen Riot (2€), où la Mock turtle s'appelle tout simplement la Tortue toc. Mais c'est un avis tout personnel - sur les graves questions que soulève la traduction d'Alice dans la langue d'oïl, on peut aller voir ici, et on peut constater que chez l'Alice (Liseta !) provençale le Lièvre de Mars devient l'Âne de Martigues et la Fausse tortue une alouette sans tête...

(3) La Mock turtle soup, cette soupe de tortue sans tortue, est une jolie métaphore du nonsense. Comme cette soupe, le nonsense ne coûte pas cher, mais il permet de transmettre des messages sophistiqués à l'aide des matériaux les plus humbles (faire passer la tête de veau pour de la tortue marine, quand même...). Sujet de réflexion : culture enfantine de réaction à la morale normalisatrice, le nonsense serait, aussi, une culture du pauvre.






"Savez-vous que Campbell Soup Co. ne m'a jamais envoyé une seule boîte de soupe ? Et j'en ai acheté de toutes les saveurs. Si jamais vous dénichez une Mock Turtle, gardez-la moi. C'était ma préférée, mais je devais être le seul à l'acheter, parce qu'ils l'ont arrêtée. Les soupes sont comme des peintures, vous ne trouvez pas ? Imaginez un collectionneur malin qui aurait acheté toutes les soupes Mock turtle quand il y en avait, pas chères, et qui les vendrait maintenant pour des centaines de dollars la boîte"
Andy Warhol, interview par David Bourdon, 1962 (4)


(4) Cette citation de Warhol est dédiée aux petits entrepreneurs schumpétériens et audacieux qui, à la gare de Montpellier, ont acheté lors de sa parution, par paquets de dix, tous les exemplaires du numéro 1178 de Charlie-Hebdo pour les revendre 35€ pièce.


19/01/2015

Une semaine dans la nuit (6): Magritte


René Magritte - La nuit de Pise, 1953
Via Poe's Mistress




Et pour le même prix, on peut aussi passer la nuit à Knokke-le-Zoute... 

18/01/2015

Une semaine dans la nuit (5): Tilo Baumgärtel


Tilo Baumgärtel - The News from Yesterday, 2009 
Huile sur toile
Wilkinson Gallery





Et pendant ce temps-là...
Vous m’avez une fois demandé, dit O’Brien, ce
qui se trouvait dans la salle 101. Je vous ai répondu que
vous le saviez déjà. Tout le monde le sait. Ce qui se
trouve dans la salle 101, c’est la pire chose qui soit au monde.

George Orwell, 1984, ch. V
traduction française d'Amélie Audiberti

16/01/2015

Une semaine dans la nuit (3) : Hasui


Kawase Hasui - Yoru no Shinkawa - Shinkawa la nuit, de la série Douze vues de Tokyo, 1919
Gravure sur bois, Brown #28
Via Faster, Maria!


"C'était une nuit d'été claire comme le cristal, le ciel avait exactement le bleu indigo d'une gravure sur bois. Il y a une ou deux étoiles dans le ciel, et la lumière d'un bec de gaz éclaire l'espace entre les entrepôts massifs."
Journal de Hasui, cité par Kendall Brown, Kawase Hasui, the complete woodblock prints, II, #28


15/01/2015

Une semaine dans la nuit (2) : Arthur Heming


Arthur Heming -The head hunter, illustration pour The drama of the forests, 1919
Huile sur toile
Royal Ontario Museum
Via Aurora Borealis




14/01/2015

Une semaine dans la nuit (1) : Kim Cogan


Kim Cogan - 5 Stories in the Tenderloin, 2009 
Huile sur toile
Via Kim Cogan © Kim Cogan 2013

13/01/2015

Votre vie sera changée


Hara-Kiri mensuel, 1966 (modèle : François Cavanna, 1923-2014)
Source : Hara-Kiri & Sepia


L'œil des chats réédite rarement ses vieux billets. Pourtant il juge opportun, par les temps qui s'obstinent à courir, de tirer de ses poussiéreuses archives cette belle image tirée de notre post du 4 novembre 2011  et due à l'imagination fertile de l'ancêtre de Charlie-Hebdo. À l'attention des personnes qui, tel le rédacteur des présentes, seraient atteintes de myopie et/ou de cataracte, vous trouverez transcrit ci-dessous le passage en petits caractères.


Regardez bien ce type. Quelle sale gueule ! Exactement le genre de gueule qui vous donnerait envie de cracher. Eh bien, ne vous gênez pas. Crachez. Il est là pour ça. C'est "Hara-Kiri" qui vous l'offre.  Plusieurs fois par jour, vous avez envie de cracher à la gueule de quelqu'un : quand le barman vous jette dehors, quand le type de l'autobus crie "complet !" à votre nez, quand un judoka pelote votre femme... A chaque fois, vous feriez certainement un malheur si vous ne vous reteniez pas.
Toutes ces colères rentrées, c'est mauvais pour la santé. Ne vous retenez plus. Ayez toujours votre BOUC ÉMISSAIRE à portée de la main. Dès que l'on vous humilie, crachez-lui au visage. Ayez-le dans le tiroir de votre bureau et crachez dessus à chaque fois que votre chef vous aura réveillé avec des mots blessants. Collez-le sur votre pare-brise et crachez dessus à chaque fois qu'un de ces gros types dans leurs gros camions vous aura traité de petit merdeux. Votre vie sera changée. Merci, "Hara-Kiri" !

12/01/2015

Les vacances du bestiaire : le prêche


Arnold Böcklin - Saint Antoine de Padoue prêchant aux poissons, 1892

11/01/2015

Good grief...


Charles M. Schulz - Peanuts



Je me souviens que le soir du 11 septembre 2001 j'étais devant mon écran plat, en train de peiner sur un projet de contrat plus plat encore, quand un copain du syndicat - qui se trouvait être le directeur adjoint de l'international pour mon service - a passé une tête pour nous dire qu'un avion avait percuté une des tours jumelles. Et que quelques minutes plus tard, il est repassé pour un update : deuxième avion, deuxième tour. 

Je me souviens que le lendemain matin la secrétaire avait affiché sur la porte de la DRH  du service une feuille A4 sur laquelle elle avait imprimé en gros



Rassemblement de solidarité avec les habitants de New-York
à 12h30 dans la cour du Centre (1)
à l'appel de l'OTAN


J'étais allé voir le DRH pour lui demander si la totalité de ses effectifs avaient adhéré à l'OTAN, ou seulement la secrétaire - il avait eu un sourire gêné. Du coup je n'étais pas allé au rassemblement - c'était frappant : dans la cour il n'y avait que les jeunes du Centre, en cercle, se tenant par la main - nous les vieux, on regardait dubitatifs depuis les fenêtres de la cantine. On avait probablement tort, d'ailleurs. Mais cette vieille habitude de ne pas répondre aux consignes de la Direction.

Je me souviens que Charlie, pour moi, c'était d'abord un mensuel. Bien sûr que je suis de la génération Hara-Kiri - dès que l'ai eu la liberté d'aller à pattes au marchand journaux avec quelques fifrelins en poche, j'allais me procurer  ceci : 





avec cela :







ou enfin cela :









Mes dieux c'étaient Topor, Charlie Mingus et le professeur Choron. 

Mais Charlie mensuel, ce fut autre chose.









Je ne parle pas de Corto Maltese, mais sans le Charlie de l'époque, pas de Krazy Kat, pas de Mafalda et, surtout...









...pas de Charlie Brown. 

Je n'hésiterais pas à soutenir que Charles Monroe Schulz, au même titre que George Herriman en son temps, fut l'éducateur, le psychologue, le fabuliste d'une génération. Je me souviens d'une organisation révolutionnaire des années 70 qui, dans sa période la plus sectaire, obligea ses cellules de base à s'affubler du nom d'un héroïque militant à choisir dan le Panthéon trotskiste. La plus rétive de ces cellules choisit de se nommer, non pas Marcel Hic ou Tạ Thu Thâu, mais Cellule Charlie Brown. Aux objurgations des dirigeants, la secrétaire répondait inlassablement : mais voyons, camarades, c'est un grand révolutionnaire américain...

Evidemment il y eut ce bal tragique, la transformation d'Hara-Kiri hebdo en Charlie hebdo, et toute une génération continuait à lire la prose de Cavanna, les dessins de Reiser - et puis, on l'oublie souvent, ce journal disparut, pffuitt, évaporé, un 23 décembre 1981, forte césure, nouvelle période, bleak moment...

On oublie souvent.

Que le journal qui reparaît en 1992 est plus celui de Philippe Val que celui de Cavanna. Et que le moment n'est plus du tout le même. Que les années 80 se sont révélées celles de l'entrée dans l'ère du capitalisme tardif, que les espoirs se sont faits maigres, et que l'humour s'en est ressenti, forcément.

Je dois avouer que je ne lisais pas le Charlie de Val, pas plus que celui de ses successeurs. Et que ce carnage me stupéfie, me révulse tout autant qu'un autre, mais que je ne suis pas Charlie, je ne me sens pas Charlie, et que de toute façon je n'irai pas défiler pour la liberté avec Brice Hortefeux, Viktor Orban et Jens Stoltenberg - secrétaire général de l'OTAN. Non, merci. J'ai peut-être tort, d'ailleurs - cette vieille habitude de ne pas répondre aux consignes de la Direction.

On oublie souvent. Et un des buts, peut-être même le principal, du terrorisme est de nous faire oublier.

Que la façon la plus efficace de se battre contre l'intolérance et la bêtise, c'est celle d'avouer quelquefois que, good grief, nos angoisses ont des angoisses, qu'elles n'ont pas besoin de Dieu, de rédacteur en chef, de gourou, de général ou de procureur de la République, elles sont là tout simplement, autant en rire, en parler et réparer nos âmes. La paix soit avec vous, Charles Monroe Schulz, mort en l'an 2000 sans une once de plus d'amertume. Je ne suis pas Charlie, je suis Charlie Brown.










(1) Le principal centre de R&D d'un important-opérateur-de-télécommunications-français, comme on dit.

10/01/2015

Les occupations solitaires : l'histoire de l'art (Wayne Thiebaud, encore)


Wayne Thiebaud - Art historian, 1971
Source



Sur l'histoire de l'art, déjà.

De Wayne Thiebaud, déjà aussi, par là.

09/01/2015

07/01/2015

L'art de la lecture : la fille au luth





C'est une fille qui joue du luth, quelque part en Angleterre au fin fond du XVème siècle; elle est dessinée sur la dernière page, feuillet 53...






des Consolations de Boèce - la page qu'on ne lit pas, juste avant la dernière de couverture, et qui servait à faire des petits crobards, en douce. Ayez une pensée pour le copiste ou l'enlumineur qui rêvait de la Fille au luth...   


Francesco Spinacino sur le thème de Josquin Desprez - Adieu mes amours 
Ophira Zakai, luth
Mis en ligne par Ophira Zakai - Lute



Adieu mes amours, a Dieu vous command, 
Adieu je vous dy jusquez au printemps 
Je suis en souci de quoy je vivray 
La raison pour quoy je le vous diray : 
Je n’ay plus d’argent, vivray je du vent, 
Se l’argent du roy ne vient plus souvent.

Josquin Desprez - Adieu mes amours




Pour cette image il faut remercier, outre la British Library qui conserve le manuscrit Sloane 554, Erik Kwakkel de l'Université de Leyde.