31/01/2013

Ayons congé : Merises


Evseï Evseievitch Moiseyenko - Черешня / Les merises, 1969 
Via Drugoi

30/01/2013

Ne m'oublie pas : deux fois la prière de François Villon


Boulat Okoudjava - Молитва Франсуа Вийона / La prière de François Villon, 1963
Mis en ligne par Trabantoslaw



Пока земля еще вертится, пока еще ярок свет,
Господи, дай же ты каждому, чего у него нет:
умному дай голову, трусливому дай коня,
дай счастливому денег... И не забудь про меня.

Tant que la terre tourne encore, tant que le jour a de l'éclat,
Seigneur, donne à chacun de nous ce qu'il n'a pas :
Donne au sage une tête, un cheval au peureux,
Donne à l'homme heureux de l'argent... et pense à moi un peu.

Пока Земля еще вертится — Господи, твоя власть!
Дай рвущемуся к власти навластвоваться всласть,
дай передышку щедрому, хоть до исхода дня.
Каину дай раскаянье... И не забудь про меня.

Tant que la terre tourne encore, Seigneur, elle est en ton pouvoir !
Donne à qui veut régner l'ivresse du pouvoir,
Donne, au moins jusqu'au soir, repos au généreux,
A Caïn le remords... et pense à moi un peu.

Я знаю: ты все умеешь. Я верую в мудрость твою,
как верит солдат убитый, что он проживает в раю,
как верит каждое ухо тихим речам твоим,
как веруем и мы сами, не ведая, что творим!

Je sais : pour toi tout est possible, et je crois en ton sage esprit,
Comme un soldat mourant croit en ton Paradis,
Comme croit chaque oreille à tes propos de paix,
Comme à soi-même on croit, sans savoir ce qu'on fait !

Господи мой боже, зеленоглазый мой!
Пока Земля еще вертится, и это ей странно самой,
пока ей еще хватает времени и огня,
дай же ты всем понемногу... И не забудь про меня.

Seigneur Dieu, mon Seigneur, toi dont l'oeil vert rayonne,
Tant que la terre tourne encore et soi-même s'étonne,
Tant qu'il lui reste encore et du temps et du feu,
Donne à chacun sa part... et pense à moi un peu.


Traduction de Jean Besson, François Maspero éd. 1983 

La traduction du И не забудь про меня final par et pense à moi un peu est une belle infidèle - littéralement cela veut dire et ne m'oublie pas...



Regina Spektor - Молитва Франсуа Вийона / La prière de François Villon (Boulat Okoudjava, 1963) 
de l'album What we saw from the cheap seats, 2012
Mis en ligne par IIIIasterixIIII


Regina Spektor (Regina Ilyinichna Spektor) a passé les neuf premières années de sa vie en URSS, où sa famille a souffert de l'antisémitisme avant d'émigrer en Autriche, puis en Italie avant de s'installer à New York dans le Bronx. Elle fait donc partie des rares chanteuses qui puissent se réclamer aussi bien de Vladimir Vissotsky et Boulat Okoudjava que de Joni Mitchell et Ani DiFranco. 



Chacun a droit à son morceau de ciel, à sa petite étoile, à son barde préféré. Pour ma part, quand le ciel commence à s'assombrir j'ai remarqué que la colère de Vissotsky fonctionne assez bien. Pourtant, quand il fait vraiment noir, je ne connais rien de mieux que la gentillesse désenchantée, indéfectible et ravageuse de Boulat Okoudjava. Quand on lui demandait pourquoi son dieu avait les yeux verts (зеленоглазый) il répondait que c'étaient ceux de sa femme (1).


(1) Anecdote de Sara P. Struve.

 

28/01/2013

Transports en commun : Popov, et un mirliton en forme de vingtain repliable


Igor Popov - Перед работой / Avant le travail, 1966 
Via Drugoi



A Moscou comme à Léningrad
(qu'on appelle aujourd'hui Piter)
comme alors sur Neuilly-Vincennes
comme aujourd'hui sur RER
métro-boulot revient au même
que le capital soit épars
ou fortement centralisé
arbeitskraft s'en va au работ
(nous dirions aller au chagrin)
sous Brejnev comme sous Poutine
le journal comme on l'imagine
nous parle d'un autre destin
langue de bois que l'on rabote
ou small talk libéralisé
c'est un jeu de colin-maillard
pour premier mai ou mi-carême
relire Le talon de fer
vous instruirait à moins de peine
de tous les pays prolétaires
que diriez-vous d'une escapade ?

 

 
 




Et pendant ce temps-là... 

En attendant ITER on peut s'inscrire pour visiter le JET de Culham, le plus grand (mais pas le seul) réacteur à fusion nucléaire, technique également connue sous le nom de "soleil en boîte dont on ne sait pas vraiment fabriquer la boîte". Enjoy Deuterium & Tritium ! / It's free !


 Et pour les amateurs de musique persane au piano. Très beau.

27/01/2013

Les occupations solitaires : Pour Landauer


Karl Arnold - "L'Unique et sa propriété"
Caricature représentant Gustav Landauer assassiné le 2 mai 1919, parue dans Simplicissimus le 20 mai 1919
Via Espace contre ciment


Et à propos de Gustav Landauer, également ici.

26/01/2013

Interro surprise


He opened the door without rapping. They had lions in there again. / Il ouvrit la porte sans frapper. A l'intérieur, il y avait de nouveau des lions avec eux. 
Al Parker – Illustration pour Ray Bradbury, The world the children made (aka The veldt / La brousse - in Illustrated Man / L'homme illustré)
Via this isn't happiness


De temps en temps, une interro surprise



Question° 1 - Après avoir lu attentivement le passage suivant d'un article du journal Le Monde daté du 25/01/13 et intitulé La famille Dassault dans la tourmente judiciaire...

A la suite des déboires électoraux de M. Dassault à Corbeil-Essonnes (Essonne), ville dont il a été maire de 1995 à 2009 et où il a copieusement distribué son argent personnel, la famille du milliardaire a été harcelée en 2012 d'appels téléphoniques menaçants, émanant de voyous locaux. Des investigations sont lancées pour les identifier. La justice enquête parallèlement sur les fortes sommes prêtées ou données par le vieil homme à des personnes défavorablement connues de la justice.

...comment qualifieriez-vous l'accusation dont le journaliste veut se protéger quand il sépare par la simple copule et les membres de phrase ville dont il a été maire de 1995 à 2009 et où il a copieusement distribué son argent personnel  ?  Choisissez dans la liste suivante l'infraction qu'il aurait sans cela pu commettre selon vous :
- diffamation
- outrage à milliardaire
- vol de poules
- recel de salafisme passif
- journalisme en état d'ivresse 
- non-assistance à la commercialisation d'avions de chasse
- tentative d'expression de la vérité dans un support publicitaire pour joaillerie de grand luxe

(vous avez droit à plusieurs réponses simultanées).



Question n° 2 - Explicitez en quelques mots ce que le journaliste entend par les termes voyou local. A partir de là, développez de façon libre ce qu'un journaliste de votre invention pourrait caractériser comme le comportement d'un voyou global. Pensez-vous que le journaliste du Monde prend

plutôt moins / autant / plutôt plus / ne sait pas 

de précautions juridiques quand il parle des gens qui téléphonent à M. Dassault, que quand il se réfère à M. Dassault lui-même ?



Question n°3 - Laquelle de ces deux personnes trouvez-vous spontanément la plus sympathique :

- une personne défavorablement connue de la justice
- un vieil homme prêtant ou donnant de fortes sommes.


Question facultative (à l'intention de ceux qui ont répondu aux questions 1 à 3 en moins de 15 minutes)

Dans le même numéro du même journal un sondage Ipsos - Public Affairs pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et le Cevipof, réalisé par Internet du 9 au 15 janvier, auprès de 1016 personnes constituant un échantillon représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas, donne entre autres les résultats suivants :

- 78% des personnes interrogées pensent "qu'on n'est jamais trop prudent quand on a affaire aux autres"

- 66 % trouvent que "les communautés sont plutôt quelque chose de négatif : elles isolent les gens et les conduisent au repli sur soi".

Définissez en quelques mots la pathologie dont souffre une personne qui 
(1) rejette ce qui peut isoler les gens et les conduire au repli sur soi, et en même temps
(2) pense qu'on n'est jamais trop prudent quand on a affaire aux autres.

De même, décrivez la pathologie qui affecte le sondeur qui pose de telles questions, ainsi que ses donneurs d'ordres, sachant que les réponses au sondage sont déjà dans les questions.

En vous appuyant sur ces tableaux cliniques (vous pouvez vous aider du DSM IV) tracez en quelques lignes le portrait d'un voyou global qui verrait des voyoux locaux partout.  




Ceux qui auront bien répondu auront des


Choux à la crème 
Hiromi Uehara @ Marciac
Mis en ligne par Avecousansbemol
Via La main de singe 



 Et pendant ce temps là...

25/01/2013

Ciel... John Rogers Cox


John Rogers Cox - Gray and Gold, 1942 
Cleveland art museum 
Via these summer nights in december




Et pendant ce temps-là...

Robert Bonnaud (13/11/1929 - 22/01/2013)

24/01/2013

Les poissons du Chari


Marius Cazeneuve - Marius Cazeneuve s'introduisant dans la cité interdite (de Tombouctou)
Huile sur carton 
Musée du vieux Toulouse


Décembre 1972. Base aérienne 123 d'Orléans-Bricy, Loiret, France. C'est le soir et on se caille. On vient de toucher de jolis uniformes bleus. D'ailleurs on est des bleus. Je viens d'entamer la seconde partie de mon service militaire. On est entassés dans la salle de conférence. Un capitaine monte sur l'estrade. Il vient nous offrir, dit-il, des opportunités.

A l'époque, l'armée française se divise en deux grandes catégories : les engagés, qui vont se faire tuer là où on leur dit, et les appelés, qui ne peuvent être expédiés hors de la métropole (et de la zone d'occupation en Allemagne) que s'ils sont volontaires. Les appelés, c'est nous. Et voilà, le Vieux Pays a besoin de nous, dit le capitaine. Je veux des volontaires. Une sorte de volonté au carré - très militaire, ça.

Attentisme dans la salle.

Et quand je vais vous dire pour où, reprend le capitaine, vous verrez qu'il va y avoir des veinards.

Des volontaires pour le Tchad et pour Mururoa.

Bref rappel : L'armée française s'est battue au Tchad contre le FROLINAT de 1969 à 71. En 72 l'intervention est en principe terminée mais l'assistance technique prend le relais. La base aérienne de N'Djaména a besoin de bras. Et concernant Mururoa, on en est à l'époque au trentième tir nucléaire d'essai en aérien sur le site - le dernier aura lieu en septembre 1974, et suivront les essais souterrains.

Alors ? dit le capitaine.

Manque d'enthousiasme évident dans l'assistance. On se caille et on a faim.

Pourtant, reprend le capitaine, N'Djaména c'est très chouette et (entre autres arguments, j'en passe) le Chari est très poissonneux.

Je me souviens très nettement de cette phrase : Le Chari est très poissonneux.

Et il continue sur les lagons polynésiens. Poissonneux aussi, probablement. Dans la salle on se regarde, entre Basques et Bretons : il n'est pas bon notre poisson ? Au final, aucun bras ne se lève.

Bon, réfléchissez, vous pouvez toujours venir me voir, conclut le capitaine. Et on est allés bouffer; c'était pas bon, d'ailleurs.

De retour dans la chambrée, ça discute sec. Certains sont quand même tentés, il faut comprendre : le soleil et la mer versus l'hiver orléanais... J'essaie de placer mon argumentaire : le Tchad aux Tchadiens (ce qui est plus compliqué que ça n'en a l'air) et la Polynésie aux... C'est alors que la porte s'ouvre et que le miracle s'accomplit.

Un des média les plus puissants du monde, plus fort que le web, twitter et le télégraphe : Radio-bidasse. Les anciens paraissent qu'est-ce-qu'ils vous ont dit ?

Et ils nous expliquent. Pour les lagons-et-vahinés, il y a un gars qui en vient, des lagons, et qui raconte les essais. Les soldats et marins sur le pont des bateaux, les bateaux autour du point zéro, parfois pas très, très loin. On leur dit de se protéger les yeux au moment de l'éclair.

Et puis Bricy, c'est le nœud du transport aérien militaire, la base des Transall. Tout passe par là. Parfois, quand un Transall s'ouvre, ce sont des cercueils qui descendent. Les derniers temps, ils venaient du Tchad (1). Les appelés, ce sont des manutentionnaires - rien n'échappe à l'œil des manutentionnaires.

Cela donnait à penser. Et il n'y eut pas de volontaires à la 72 2/C.

Bon, j'en viens là où je voulais en venir, ou plutôt j'y reviens. Il n'était pas con, ce pitaine. A un moment de son développement (on se bat, on est au Tibesti, on fait la mission qu'on nous donne, mais vous de toute façon vous ne risquerez rien, vous êtes des manutentionnaires à N'Djaména, etc...) il s'arrête et il dit un truc qui nous met sur le cul

On se bat contre ces gens-là, mais il paraît que c'est plutôt eux les gentils, mais bon, allez comprendre...



Huile sur toile
Madrid, Museo del Prado


Allez comprendre. En 72, on se battait contre Hissène Habré, ennemi de la France, puis ami de la France contre Kadhafi, cet autre ennemi puis ami de la France, contre qui in fine ladite s'est retrouvée tout à côté d'Al-Qaïda. Allez comprendre. Logique impeccable de militaire : si je comprenais, je ne me battrais pas. Si on se met à comprendre, il n'y a pas réellement d'ennemi, il n'y a que des intérêts en jeu.

Jeunes gens, Frères humains qui après nous vivez... qui par hasard et malencontre partiriez pour les guerres de Françafrique, que pourrait-on vous dire ? Radio-bidasse n'existe plus, du moins sous cette forme - vous êtes tous maintenant des professionnels. Etudiez l'histoire, surtout celle qu'on vous cache, celle des tenants et des aboutissants. La longue histoire des guerres de Françafrique, par exemple celle-ci mais il y en a eu bien d'autres. Etudiez la géographie, intéressez-vous aux vraies raisons de l'appauvrissement du Mali, ou aux richesses très spéciales du Niger - évitez de vous moquer des allemands sous prétexte qu'ils préfèrent investir dans des éoliennes chez eux plutôt que dans l'achat de drones pour surveiller des mines d'uranium à 200 kilomètres du djihad. Ah, et à propos évitez de porter des foulards de Ghost dans Call of Duty, c'est exactement ce qu'Al-Qaïda veut vous voir faire.

Si je comprenais, je ne me battrais pas. Eh bien, comprenez. Que dans les guerres de Françafrique, qui durent depuis plus de deux siècles, il n'y a ni bons ni méchants, ni vainqueurs ni vaincus, pas de gagnants.

Que des perdants.



(1) Bien sûr, radio-bidasse était une chambre d'écho : étaient-ils tellement récents, ces cercueils ? Etait-ce un souvenir de l'embuscade de 1970 ? D'une opex plus discrète ? Il n'y en a pas eu ? Vraiment ?

23/01/2013

Duos : une cabane au bord de l'eau dans le désert


Michelangelo Antonioni - Il deserto rosso, 1964
Monica Vitti, Carlo Chionetti
Via lottereinigerforever


(et en russe, je ne vous dis pas l'effet que ça fait)

22/01/2013

Les ancêtres : Matati



Andrea Gibson - I do (1)
poème pour le mariage homosexuel, dont on peut lire le texte ici
Mis en ligne par fauxpasprod



Matati ou plutôt Magrandetati, la sœur de ma grand-mère maternelle, était assistante sociale. Autrement dit, dans la longue lignée des Femmesdemafamille, elle faisait partie de la première génération libre de ses mouvements. De celles qui, dans les années 1920, pouvaient inscrire dans la case profession les mots infirmière, institutrice... et non pas couturière (qui voulait dire en fait femme au foyer).  De celles qui gagnaient leur vie toutes seules avant de se marier. Et qui éventuellement devaient ensuite obtenir de leur mari l'autorisation de continuer à gagner quelque chose - cela jusqu'en 1965.

Mais Tati faisait partie d'une autre catégorie, plus restreinte celle-là. Tati était célibataire. A l'époque on disait très vite vieille fille. Aujourd'hui on dirait poisson sans bicyclette.

Quand j'étais toupetit, j'aimais beaucoup quand on rendait visite à Tati. Pour trois raisons. D'abord, elle était supercool, même si ce mot n'existait pas en Bas-Languedoc dans les années 1950. Ensuite, elle avait une superbibliothèque ou j'avais progressivement découvert des tas de romancières. Enfin il y avait des tas de jolies images aux murs. Des images de ce genre-...


Alexander Grinberg - Study of movement, 1926 



...ce qui changeait du reste de Lafamille où les images au mur étaient plutôt de ce genre-ci :






Pourtant, à mes questions émerveillées (elles sont zolies les dames) - les réponses de mes parents restaient évasives.

Inévitablement, au fil des années suivantes, je grandis en sagesse. J'appris qu'il y avait Lamiedetati, invisible pour Lafamille mais dont on parlait beaucoup en l'absence de Tati - ça permettait à Lafamille de se défouler un peu de tout ce silence sur le dos de quelqu'un.

Plus tard, beaucoup plus tard, j'ai appris que Tati, outre son orientation sexuelle, avait fait partie dans sa jeunesse d'une petite communauté disons, libertaire, qu'elle avait rué dans les brancards des années vingt et trente et - petit commentaire mi-contrit mi-satisfait de Lafamille - qu'on le lui avait fait payer.  

There's no such thing as a free lunch. Et je connais moun païs : pour être une jeune lesbienne libertaire à Béziers dans les années 1920, oui, il devait y avoir un prix à payer. Mais quand je la comparais aux femmes de sa génération dans Lafamille - marmonnant dans leur coin, souvent hargneuses et il faut bien le dire, pour certaines considérablement givrées - la plus équilibrée, souriante et visiblement heureuse, c'était Tati. Elle avait payé, sans doute, mais ça valait le prix.

Tati, je ne l'ai plus trop vue par la suite. Mais j'ai appris plus tard encore, quand j'ai moi aussi rué dans les brancards, quand j'étais devenu le mouton noir, qu'elle avait été la seule à me défendre mordicus. Ils ont raison, laissez-les vivre leur jeunesse.

Elle est morte seule à la maison de retraite. Cela faisait partie du prix, je pense, pour les couples lesbiens de son espace et de son temps - pas de cohabitation réelle, trop compliqué, trop visible, et au bout d'alzheimer la solitude, parce qu'encore plus compliqué, les habitudes étaient prises. There's no such thing as a free lunch.

Je ne peux pas m'empêcher de penser que s'il y avait eu un mariage-pour-tous et une PMA-légale-pour-tous cela aurait peut-être changé pas mal de choses pour Tati et Lamiedetati. Pas forcément, mais peut-être. Un foyer (appelez-ça autrement si vous voulez) plus ou moins stable. Un ou deux enfants dans les hypothèses les plus folles. Moins de solitude devant la mort. A small good thing. D'autant que, les enfants de ma Tati supercool, je me surprends à les envier un peu - rétroactivement, au conditionnel passé, bien sûr.

Alors, quand tous ces gens-là - dont certains n'ont pas la moindre compétence pour parler des enfants des autres - défilent, râlent et couinent pour interdire aux lesbiennes d'avoir des enfants ou empêcher ceux qu'elles ont déjà de vivre en paix, la seule chose qui me vient à l'esprit c'est une phrase à la Tati - ils n'aiment pas voir les gens heureux

Aimer voir les gens heureux, c'est ça :




Andrea Gibson - Photograph
Mis en ligne par LiLpAuLaFaN2009




(1) Déjà posté ici il y presque trois ans, d'ailleurs...






Et pendant ce temps-là:

21/01/2013

Le temps est oubli et mémoire


Juan "Tata" Cedrón Trío - Milonga de Albornoz 
Paroles : Jorge Luis Borges / Musique : José Basso
Mis en ligne par agujavier

Alguien ya contó los días.
Quelqu'un déjà compte les jours
Alguien ya sabe la hora.
quelqu'un déjà qui connaît l'heure
Alguien para quien no hay
quelqu'un pour qui il n'y a pas
ni premuras ni demora.
de temps pressé ni de délai.
 
Albornoz pasa silbando
Albornoz passe en sifflotant
una milonga entrerriana;
une milonga d'Entre Rios,
bajo el ala del chambergo
et sous l'aile de son chapeau
sus ojos ven la mañana.
ses yeux contemplent le matin.

La mañana de este día
Le clair matin de ce beau jour
del ochocientos noventa;
de mille huit cent quatre-vingt-dix;
en el bajo del Retiro
dans les bas-fonds du Retiro
ya le han perdido la cuenta
on a perdu pour lui le compte
 
de amores y de trucadas
des amours, des parties de cartes
hasta el alba y de entreveros
jusqu'à l'aube et puis des mêlées
a fierro con los sargentos,
au couteau avec les sergents,
con propios y forasteros.
les voisins et les étrangers.

Se la tienen bien jurada
Plus d'un dur et plus d'un truand
más de un taura y más de un pillo;
lui gardent un chien de leur chienne,
en una esquina del sur
et au coin d'une rue du Sud
lo está esperando un cuchillo.
Un couteau est là qui l'attend.

No un cuchillo sino tres,
Pas un couteau, non, trois couteaux,
antes de clarear el día
bien avant la pointe du jour
se le vinieron encima
tout à coup foncèrent sur lui
y el hombre se defendía.
et notre homme se défendait.

Un acero entró en el pecho,
Quand l'acier au cœur le toucha
ni se le movió la cara;
il ne fit pas une grimace;
Alejo Albornoz murió
Alejo Albornoz mourut
como si no le importara.
Et ne voulut perdre la face.

Pienso que le gustaría
je pense que ça lui plairait
saber que hoy anda su historia
d'apprendre que son histoire
en una milonga. El tiempo
est aujourd'hui mise en chanson.
es olvido y es memoria.
Le temps est oubli et mémoire.

Jorge Luis Borges - Milonga de Albornoz, in Para las seis cuerdas, 1970 
Trad. Jean Pierre Bernès, Gallimard 1976 - sauf pour le vers 12 pour lequel seuls les chats sont à blâmer.

Et pendant ce temps-là...
C'est aujourd'hui MLK day
et c'est aussi Blue Monday

19/01/2013

Ciel... Constantin Iouon


Constantin Fiodorovitch Iouon - Утро индустриальной Москвы / Le matin de Moscou l'industrielle, 1949 
Galerie Trétyakov, Moscou
Source
 

18/01/2013

Ses cheveux poussent en feuillage


Manuscrit enluminé, ca 1470-75 - Christine de Pisan - L'Epistre d'Othéa  
La Haye KB 74G27 folio 83r
Via Demonagerie



Pour se venger Cupidon décoche deux flèches, l'une d'or, l'autre de plomb - la première rend amoureux, l'autre fait fuir l'amour. L'une pour Apollon, l'autre pour Daphné. Et pour échapper au dieu, la nymphe n'a d'autre recours que de se transformer en laurier...



Viribus absumptis expalluit illa citaeque
uicta labore fugae spectans Peneidas undas
«fer, pater,» inquit «opem ! Si flumina numen habetis,
qua nimium placui, mutando perde figuram !»
Quae facit ut laedar mutando perde figuram. 
Vix prece finita torpor grauis occupat artus,
mollia cinguntur tenui praecordia libro,
in frondem crines, in ramos bracchia crescunt,
pes modo tam uelox pigris radicibus haeret,
ora cacumen habet : remanet nitor unus in illa.
Hanc quoque Phoebus amat positaque in stipite dextra
sentit adhuc trepidare nouo sub cortice pectus
conplexusque suis ramos ut membra lacertis
oscula dat ligno ; refugit tamen oscula lignum.



G. F. Hændel - Apollo e Dafne, cantate pour soprano, baryton et orchestre, HWV 122
Aria : Felicissima quest'alma, / Ch'ama sol la liberta 
Non v'è pace, non v'è calma / Per chi sciolto il cor non ha.
Ô très heureuse cette âme / Qui n'aime que liberté
Il n'y a ni paix ni calme / quand le cœur est enchaîné.
Karina Gauvin, Russell Braun, Les violons du roi, dir. Bernard LaBadie
Mis en ligne par Eric1Boul 



Elle est à bout de forces, livide et, dans sa fuite éperdue,
vaincue par l'effort, elle dit en regardant les eaux du Pénée :
« Ô père, aide-moi, si vous les fleuves, avez un pouvoir divin ;
en me transformant, détruis la beauté qui m'a faite trop séduisante. »
La prière à peine finie, une lourde torpeur saisit ses membres,
sa poitrine délicate s'entoure d'une écorce ténue,
ses cheveux poussent en feuillage, ses bras en branches,
des racines immobiles collent au sol son pied, naguère si agile,
une cime d'arbre lui sert de tête ; ne subsiste que son seul éclat.
Phébus l'aime toujours et, lorsqu'il pose la main sur son tronc,
il sent encore battre un coeur sous une nouvelle écorce;
serrant dans ses bras les branches, comme des membres,
il couvre le bois de baisers ; mais le bois refuse les baisers.

Ovide - Métamorphoses, I, 543-556
traduction de A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2005



Maître de l’Épître d’Othéa - Christine de Pisan - L'Epistre Othea la deesse, que elle envoya à Hector de Troye, quant il estoit en l'aage de quinze ans 
 



Voir ici d'autres nymphes et d'autres lauriers.

Le mythe des deux flèches est une des critiques les plus anciennes de l'amour-passion destructeur et claustrophile. Et l'aria de Hændel en est un charmant commentaire : le véritable amour est Amor di libertà. 

Pour les amateurs d'archéologie mythique, Daphné serait à l'origine liée au culte de la déesse-mère et au ménadisme. Voir par exemple la version Leucippe du mythe, via les Erôtika pathèmata de Parthénios de Nicée.