03/04/2013

On voit péricliter les valeurs sûres


Francis Poulenc - Deux Poèmes de Louis Aragon 
FP122, septembre-octobre 1943

Régine Crespin, soprano - John Wustman, piano


J'ai traversé Les Ponts-de-Cé
C'est là que tout a commencé

Une chanson des temps passés
Parle d'un chevalier blessé,

D'une rose sur la chaussée
Et d'un corsage délacé,

Du château d'un duc insensé
Et des cygnes dans les fossés,

De la prairie où vient danser
Une éternelle fiancée,

Et, j'ai bu comme un lait glacé
Le long lai des gloires faussées.

La Loire emporte mes pensées
Avec les voitures versées,

Et les armes désamorcées,
Et les larmes mal effacées,

Oh ! ma France ! ô ma délaissée !
J'ai traversé Les Ponts-de-Cé.




Louis Aragon, première publication dans Suisse contemporaine, Vème série, n°8, septembre 1941, puis Les Yeux d'Elsa, 1942
Le 19 juin 1940, Aragon traverse la Loire aux Ponts-de-Cé avec la 3ème Division Légère Motorisée, aux prises avec les Panzers depuis un mois, y compris le détour par Dunkerque-Folkestone-Brest et Conches. Il y était médecin auxiliaire.
 
 
 

 
 Jacques Bertin - Les Ponts de Cé, 1967
 
 
 
 
 

 
 
 
 
Fêtes galantes


On voit des marquis sur des bicyclettes
On voit des marlous en cheval-jupon
On voit des morveux avec des voilettes
On voit des pompiers frôler les pompons

On voit des mots jetés à la voierie
On voit des mots élevés au pavois
On voit les pieds des enfants de Marie
On voit le dos des diseuses à voix

On voit des voitures à gazomètre
On voit aussi des voitures à bras
On voit des lascars que les longs nez gênent
On voit des coïons de dix-huit carats

On voit ici ce que l'on voit ailleurs
On voit des demoiselles dévoyées
On voit des voyous On voit des voyeurs
On voit sous les ponts passer des noyés


On voit chômer les marchands de chaussures
On voit mourir d'ennui les mireurs d'œufs
On voit péricliter les valeurs sûres
Et fuir la vie à la six-quatre-deux 



Louis Aragon - Les Nuits (paru dans Poésie 41 N°4, 1941)
Poème rédigé, selon Aragon dans la fin de l'hiver 1941, mis en musique par Francis Poulenc l'année suivante.






3 commentaires:

  1. Je traverse régulièrement les Ponts-de-Cé avec ma bicyclette...

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  2. Vous avez de la chance, Patricia - vous savez que ce poème a un point d'ancrage très précis : le 19 juin 1940, jour où Aragon traverse aux Ponts-de-Cé avec la 3ème Division Légère Motorisée, aux prises avec les Panzers depuis un mois, y compris le détour par Dunkerque-Folkestone-Brest. Il y était médecin auxiliaire.

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  3. Oui, M. Chat, je connais l'histoire de ce poème dans l'histoire de vie d'Aragon et dans l'Histoire de France. C'est ce jour-là, me semble-t-il, qu'Angers et alentours furent débarrassés de l'ennemi.

    Ici, les anciens racontent que Les Ponts-de-Cé devraient s'appeler Les Ponts-de-César. Au temps de César, le gars qui écrivait la pancarte pour nommer le lieu fut tué d'une flèche ennemie avant de pouvoir conclure.
    Je n'ai pas encore trouvé de documentation sur le sujet. À ma prochaine traversée des Ponts-de-Cé, j'irai à la mairie.

    Enfin, en janvier de cette année, un promeneur traversa, sur le trottoir, un pont des Ponts-de-Cé. Un chauffeur eut un malaise au volant de sa voiture, vint percuter le promeneur sur le pont qui termina direct dans la Loire, alors en crue. Pour l'instant, on n'a pas retrouvé le corps.

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