30/12/2011

Ciel... Simon Denis


Simon Alexandre-Clément Denis - Etude de nuages avec un coucher de soleil près de Rome, 1786-1801
Getty Museum
Source : Wikimedia Commons

29/12/2011



Mirel Wagner - No Death
Mis en ligne par Aki Roukala

25/12/2011

Ronde de nuit : Fauré/Hugo



Gabriel Fauré/Victor Hugo - Les Djinns
Monteverdi Choir, Salisbury Cathedral boy choristers - Sabine Vatin, piano - Orchestre révolutionnaire et romantique - John Eliot Gardiner dir.
Mis en ligne par PhillipGerwald

24/12/2011

Paris - le froid Paris : crédit gelé


Chéri Hérouard - Dessin pour La Vie parisienne, 26 décembre 1931

23/12/2011

Ronde de nuit : Bracquemond


Félix Bracquemond - O Lune !
Via All Things Amazing



La lune offensée

Ô Lune qu'adoraient discrètement nos pères,
Du haut des pays bleus où, radieux sérail,
Les astres vont se suivre en pimpant attirail,
Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,

Vois-tu les amoureux, sur leurs grabats prospères,
De leur bouche en dormant montrer le frais émail ?
Le poète buter du front sur son travail ?
Ou sous les gazons secs s'accoupler les vipères ?

Sous ton domino jaune, et d'un pied clandestin,
Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu'au matin,
Baiser d'Endymion les grâces surannées ?

- " Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri,
Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années,
Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri ! "


Charles Baudelaire (première publication dans L'Artiste, 1862, repris dans Les Fleurs du Mal, Tableaux parisiens).


Il existe plusieurs interprétations du dernier tercet : allusion autobiographique à Mme Aupick, référence à une planche des Caprices de Goya, Hasta la muerte, ou encore celle que je préfère, par Albert Feuillerat : la mère serait la ville de Paris en plein replâtrage haussmannien au moment de la première publication du sonnet, et le miroir serait la Seine.


 

20/12/2011

L'art de la lecture : la Cavalerie et les Conseils, ou le rendez-vous manqué


Pedro Berruguete - Le miracle de Fanjeaux, ca 1490
Les livres de l'hérésie cathare sont brûlés devant Saint Dominique
Dans les tableaux de Berruguete, Dominique de Guzmán est présenté comme le Premier Inquisiteur

Par un hasard objectif on publie, pratiquement le même jour, les traductions françaises des Œuvres complètes d'Isaac Babel...




...et des Journaux intimes d'Erich Mühsam.




L'occasion d'une petite biographie comparée (anthume et posthume), et d'une courte méditation sur les rendez-vous manqués, ou pas, et ce que l'on sauve du feu - ou pas.


 Erich Mühsam 


Mühsam naît en avril 1878 à Berlin, fils d'un pharmacien juif, pieux mais assimilé, et fort autoritaire - Babel en juillet 1894 à Odessa, fils d'un quincailler juif prospère.


Mühsam se fait virer du lycée de Lübeck pour avoir critiqué son fonctionnement dans un journal socialiste. Babel est éduqué par des précepteurs car il n'a pu intégrer le quota juif des écoles tsaristes.


Mühsam est obligé, par son père, à faire des études de pharmacie - puis il part pour Berlin en 1900 et brûle son diplôme. Babel fait des études de commerce à Kiev, puis de droit à Pétersbourg.



Aaron Lebedeff - Odessa Mama
Mis en ligne par sasha365i


A Berlin de 1900 à 1909, Mühsam écrit des poèmes satiriques et fait la connaissance Gustav Landauer dans la communauté de la Neue Gemeinschaft - plus tard il adhèrera à sa Ligue Socialiste (Sozialistischer Bund, en fait anarcho-socialiste). Il voyage à travers l'Europe et participe un temps à la communauté de Monte Verità à Ascona. En 1909 il s'établit à Munich où il rejoint la bohème de Schwabing. Il anime la section bavaroise de la Ligue de Landauer, et publie la revue Kain.


A Pétersbourg en 1916 Babel écrit ses premiers récits et rencontre Maxime Gorki. En 1917 il est poursuivi pour pornographie dans ses écrits. Puis il est soldat sur le front de Roumanie, déserte, retourne à Pétrograd, puis à Odessa. Travaille un temps comme traducteur pour la Tchéka.


En 1918 Mühsam prend la parole contre la guerre devant les ouvriers en grève des usines de munitions Krupp de Munich - il est assigné à résidence.



 Meeting d'élection du Conseil des ouvriers et soldats de Poznan, Place de la Liberté, le 10 novembre 1918


Le 7 avril 1919, proclamation de la République des Conseils d'ouvriers, soldats et paysans de Bavière, sous l'impulsion des intellectuels et des anarchistes, dont Landauer et Mühsam - qui se propose comme délégué aux relations avec la Russie et la Hongrie. Le 1er mai les Corps Francs (FreiKorps) d'extrême droite reprennent Munich, Landauer est assassiné, Mühsam condamné à 15 ans de forteresse. Il adhère au Parti Communiste Allemand (KPD) et le quitte cinq semaines plus tard. Milite pour une Fédération Communiste qui unirait toutes les tendances révolutionnaires, anarchistes et communistes compris.


En 1920 Babel s'engage dans la Cavalerie rouge de Boudienny et participe à l'offensive de Pologne. En août l'Armée Rouge est vaincue devant Varsovie - c'était de toute façon un an trop tard pour le rendez-vous de Babel et Mühsam, de la Cavalerie rouge et des Conseils d'Allemagne et Hongrie. Retour à Odessa. Les récits de Cavalerie rouge paraissent en 1923 et 1924 - première polémique avec Boudienny.



 Kazimir Malévitch - Cavalerie rouge, 1932
Musée d'état Russe 


21 Décembre 1924 : une amnistie des prisonniers politique est décrétée en Allemagne afin de libérer Adolf Hitler emprisonné depuis son putsch de 1923. Mühsam sort de prison et s'installe à Berlin. Publie la revue Fanal et appelle à une union ouvrière par le bas.


1926 : publication du recueil de Cavalerie rouge. Babel envisage d'écrire un livre sur la Tchéka - il est lié avec des tchékistes comme Iagoda, et avec la femme de Iéjov; plus tard il dira que c'était "pour les renifler, pour sentir quelle odeur ça a..." Il écrit des scénarios pour le cinéma.


1929 : fin de la NEP et collectivisation forcée, que Babel observe en traversant l'Ukraine. Début de la crise créative - ce qu'il appellera le "droit au silence".


1930 : premières attaques contre Babel dans la Literatournaïa Gazeta. Premier grands procès staliniens.


1931 : publication du recueil des Récits d'Odessa


Nuit du 27 au 28 février 1933 : incendie du Reichstag. Mühsam est arrêté au petit matin, puis, de camp en prison, finalement transféré au camp de concentration d'Oranienburg. Il y est persécuté et torturé pendant un an et demi.


Une des dernières photos d'Erich Mühsam


1er juillet 1934  : nuit des longs couteaux. Les S.S. remplacent les gardes S.A. à Oranienburg. Mühsam est sommé de se suicider. Il refuse.


 George Grosz - "Das wird ihm auf die Sprünge  helfen !"/"Ca le mettra sur la voie !
Erich Mühsam devant ses bourreaux, ca 1936


Nuit du 9 au 10 juillet 1934 : Mühsam est battu et étranglé, traîné dans les latrines par les gardes qui le pendent en simulant un suicide.


16 juillet 1934 : enterrement d'Erich Mühsam. Son épouse Zensl Effinger-Mühsam fuit en Tchécoslovaquie.


17 Août 1934 : premier congrès de l'Union des Ecrivains soviétiques, définition du réalisme socialiste et nouvelle vague d'attaques contre Babel et son silence.


Août 1935 : Zensl Effinger-Mühsam part pour Moscou avec les manuscrits de son mari. Les autorités soviétiques n'en publieront que quelques bribes jugées conformes à la ligne en vigueur.


8 avril 1936 : Zensl Effinger-Mühsam est arrêtée par le NKVD, puis libérée suite à une mobilisation internationale.


18 juin 1936 : mort de Maxime Gorki.


Novembre 1938 : Zensl Effinger-Mühsam est de nouveau arrêtée par le NKVD et condamnée à huit ans de camp.



Une des dernières photos d'Isaac Emmanuelovitch Babel


15 mai 1939 : Iéjov a été arrêté en avril - depuis 1938 il a été remplacé par Béria à la tête du NKVD. Babel est arrêté dans sa datcha du Village des écrivains de Peredelkino. Le NKVD saisit dans sa maison neuf chemises de manuscrits -  il faut y ajouter les quinze chemises de manuscrits, dix-huit blocs et carnets de notes, cinq cent dix-sept lettres, cartes postales  et télégrammes et deux cent cinquante quatre feuillets divers enlevés de son domicile de Moscou (1). Il est accusé d'espionnage et de trotskisme, interrogé et torturé. Pendant trois jours et trois nuits du 29 au 31 mai il parle, avoue, écrit et réécrit devant les officiers d'instruction Schwartzmann et Koulechov - Vitali Chentalinski (2) a retranscrit l'essentiel de ce dialogue hallucinant. 


26 janvier 40 : Isaac Babel est jugé en 20 minutes. Il revient totalement sur ses aveux "Je ne suis coupable de rien, je ne suis pas un espion, je n'ai jamais commis aucun acte contre l'Union soviétique. Je me suis calomnié moi-même dans ma déposition. Je ne demande qu'une chose: que l'on me donne la possibilité de terminer mon travail..." (3). Il est condamné à mort.


Lettre de Lavrenti Béria demandant à Staline l'autorisation d'exécuter 346 ennemis du peuple : Annexe portant les noms, celui de Babel est au n°12. Mention manuscrite de Staline donnant son accord : за. Janvier 1940.


27 janvier 1940 - Isaac Babel est fusillé dans la nuit. Ses cendres sont mêlées à celles des autres condamnés dans la Fosse Commune n°1, à droite de l'incinérateur. Ses œuvres ne sont plus rééditées, les exemplaires sont retirés des bibliothèques publiques.


1946 : Zensl Effinger-Mühsam sort du Goulag.


18 Décembre 1954 : Isaac Babel est réhabilité par le Collège militaire de la Cour suprême. Sur la dernière feuille des conclusions le procureur mentionne que "la sentence a été exécutée le 27 janvier 1940", mais on annonce à sa famille qu'il est mort "le 17 mars 1941". Le parquet militaire demande au KGB de restituer les manuscrits confisqués - la réponse sera : "nous vous communiquons qu'aucun manuscrit ni carnet de notes n'a été conservé" (4).


1955 : Zensl Effinger-Mühsam s'installe en Allemagne de l'est.


Juillet 1956 : les russes envoient une copie microfilmée des manuscrits d'Erich Mühsam à l'Académie des Beaux-Arts de Berlin-Est, qui ne les publie pas.


1957 : première réédition d'un recueil d'Isaac Babel aux éditions d'état de Moscou. 


10 mars 1962 : Zensl Effinger-Mühsam meurt d'un cancer  à Berlin-Est.


1988-89 : Vitali Chentalinski obtient progressivement communication du dossier d'Isaac Babel à la Loubianka.


1989 : chute du Mur.


1990 : publication à Moscou des Œuvres d'Isaac Babel en deux tomes. 


1994 : publication des Tagebücher 1910-1924 d'Erich Mühsam, par Chris Hirte chez l'éditeur Deutscher Taschenbuch Verlag, à partir des manuscrits microfilmés de l'Institut des Beaux-Arts de Berlin-Est.


2006 : publication à Moscou des Œuvres d'Isaac Babel en quatre tomes, sous la direction d'Igor Soukhikh.


 Statue d'Isaac Babel à Odessa, érigée en Septembre 2011



Novembre 2011 : publication aux éditions Le bruit du temps des Œuvres complètes d'Isaac Babel, traduites par Sylvie Benech d'après l'édition russe d'Igor Soukhikh (la correspondance n'est pas reprise).

En même temps, aux éditions du Sandre, Bohême et Révolution, Journaux intimes (1910-1924), traduction de Charles Daget d'après l'édition allemande par Chris Hirte.





(1) Vitali Chentalinski, La parole ressuscitée, dans les archives littéraires du KGB, Laffont éd. 1993,  p. 37.

(2)  Vitali Chentalinski, ibid. pp. 39-76.

(3)  Vitali Chentalinski, ibid. p. 95.

(4) Vitali Chentalinski, ibid. pp. 99-100.


Et, à propos de Vitali Chentalinski, précédemment.

18/12/2011

L'art du balai : Emory Douglas


Emory Douglas - Hallelujah! The might and the power of the people is beginning to show
Dessin pour l'hebdomadaire Black Panther, 29 mai 1971
Via Bad Subjects


Emory Douglas, Ministre de la culture du Black Panther Party de 1967 à sa dissolution en 1980, réalisait la maquette et une bonne partie des illustrations de l'hebdomadaire du parti. Fils d'une mère célibataire et aveugle, tôt condamné à quinze mois de maison de correction, Douglas y avait trouvé sa voie à l'atelier d'imprimerie, continuant ses études d'art au San Francisco City College. Ses dessins ornaient d'ordinaire la dernière page du journal, dont la diffusion militante atteignit les 139.000 exemplaires.

Délaissant son balai, la femme de ménage a épinglé, sur le tablier qui indique sa condition, le badge portant les portraits de Bobby Seale et Angela Davis, prisonniers politiques. Le dessin du 29 mai 1971 fait référence à la conclusion, quatre jours plus tôt, du second procès intenté à Bobby Seale, le New Haven Black Panthers Trial à l'issue duquel, le jury n'ayant pu aboutir à un verdict, la justice abandonna les poursuites. Au même moment la campagne pour la libération d'Angela Davis battait son plein suite à sa déclaration devant la Superior Court du Marin County. Bobby Seale et Angela Davis furent tous deux libérés l'année suivante.

Les dessins de Douglas font appel à des techniques simples et facilement accessibles à la presse militante, comme le collage, le photostat et les textures comme on les pratiquait alors, émouvant souvenir, dans les premiers âges de la maquette offset. En même temps Douglas fait de ces procédés une application sophistiquée, le résultat étant à la fois original sur le plan artistique et politiquement mobilisateur. On peut y retrouver l'influence de John Heartfield, des constructivistes russes, des affichistes cubains de l'OSPAAAL (et à travers eux, probablement, des graphistes polonais). Une des particularités de cet art est qu'on le trouve aujourd'hui dans les galeries mais que ces affiches pourraient aussi bien être collées sur nos murs avec le même effet qu'en 1971. Car dans nos rues les nounous noires promènent encore des enfants blonds et, à l'instar du Black Panther Party Free Food Program,  les distributions gratuites de nourriture sont toujours d'actualité. Comme le dit Douglas, dans ces images "on parle de chômage, de logement décent, on traite du complexe industriel carcéral et du nombre disproportionné des gens de couleur qui meurent à l'armée. Aujourd'hui, tout cela existe encore."



On peut voir le travail d'Emory Douglas ici, commenté par Colette Gaiter, et là au MOCA de Los Angeles. On peut aussi lire ce qu'en disent les anciens du BPP. 

Et sur le Black Panther Party, on peut aussi revoir ici le reportage filmé d'Agnès Varda ainsi que, chez Tom Sutpen, les images du BPP coloring book.


17/12/2011

Les vacances du bestiaire : Mikel Uribetxeberria


Mikel Uribetxeberria - Titre inconnu
Via Weimar


Mikel Uribetxeberria - de la série Animalia - photo du gorille par Ricky Stern


C'est un procédé surréaliste éprouvé, mais sa répétition n'enlève rien de sa pertinence. Dans ses montages Mikel Uribetxeberria place des animaux qu'on dit sauvages dans des espaces qu'on dit civilisés, stations de métro, chambres d'hôtel, halls d'aéroport, escaliers monumentaux... préalablement vidés de leur faune habituelle.

Ce qui fait apparaître de façon évidente que - pour prendre à rebours la fameuse phrase que Saint-Exupéry prêtait à Henri Guillaumet - ce que nous faisons dans ces espaces de la vie réifiée, aucune bête ne le ferait (et elle aurait bien raison).

Et, incidemment, que là où l'existence est transformée en chose, la vie, la vraie, ne peut être perçue que comme radicalement étrangère et sauvage.



GF Hændel - Ode for St Cecilia's day, 1739
Aria : Orpheus could lead the savage race,
And trees uprooted left their place
Sequacious of the lyre...
Sine Bundgaard, soprano - Alexander Rudin, dir.
Mis en ligne par stolof


13/12/2011

L'art de la conversation : Nicole Moné


Nicole Moné - A Lull in the Conversation/Un blanc dans la conversation (week 51 of the skeleton project)

12/12/2011

L'art de la cuisine : Passerotti


Bartolomeo Passerotti - La Pescheria/La boutique du poissonnier
Galleria Nazionale di Arte Antica di Palazzo Barberini, Roma
(Via OttavoSenso)

10/12/2011

Le bar du coin : Adam Hughes


Adam Hughes - Dessin pour la couverture du n°56 de Catwoman, 2006
Via Art Contrarian


Le personnage représenté est Holly Robinson, la jeune prostituée devenue justicière et Catwoman n°2, se restaurant dans un Diner après une nuit de combats.

08/12/2011

Les histoires de M. Chat : L'affaire du calendrier




Mme Chat - Regarde ce que j'ai découvert ce matin au SuperGras du Passagenwerk...

M. Chat - ...

Mme Chat - Ca ne te fait pas envie ? Tiens, on peut déjà ouvrir les premières - Mousseline ou Double délice ?

M. Chat - Je ne sais pas - à vrai dire tu m'assailles à l'improviste, que dis-je, tu m'interromps à la page 197 du Renard et la Boussole - au fait tu sais que j'ai décidé de lire tout Robert Pinget...

Mme Chat (soupirant in petto) - Je sais, oui...

M. Chat, imperturbable - ...dans l'ordre chronologique, et donc, en 1953, un an après Mahu...




Mme Chat (sur un ton insidieux) - Tu as dit du Renard et la boussole ?

M. Chat - Oui, et alors ?

Mme Chat - Tu n'aurais pas du dire du Renard et de la Boussole ? Ou encore de le Renard et la Boussole ?

M. Chat (il referme le livre) - Où veux-tu en venir ? Quelle importance ?

Mme Chat (doucereuse) - Aucune, vraiment... J'aurais cru simplement que ton mépris pour les miniterrines serait contrebalancé par un souci de correction dans l'usage de la forme contractée du déterminant...

M. Chat (ses yeux clignent, ses mouvements se font saccadés) - Eh bien... Voyons... (d'un bond maladroit, il s'agrippe à la cinquième étagère de la bibliothèque, ses griffes se tendent vers le Grevisse qui se trouve en équilibre au sommet d'une pile composée des œuvres quasi-complètes du défunt Richard Stark, mort par ricochet, de celles, pour le coup complètes, du sage parmi les sages, Albert Cossery, des Mémoires de Michel Lequenne (1) et de Temps, Travail et Domination Sociale de Moishe Postone. La pile oscille dangereusement sous le poids de M. Chat.)

Mme Chat sourit en silence - elle seule a remarqué que la pile reposait en équilibre instable sur ce classique indémodable, le Petit Philosophe de Poche de Gabriel Pomerand.




M. Chat - Ah, le Grevisse... voyons donc l'index : Du, déterminant... (la pile s'effondre, il dégringole dans un miaulement de surprise, le Grevisse tournoie dans l'air et le frappe à l'estomac, le Postone - à peine moins lourd - lui aplatit le museau.)

Mme Chat - Mon pauvre minou ! (elle extrait du calendrier de l'avent pour chats un échantillon de Mousseline Gourmet Gold au thon et le place sous le nez de M. Chat qui gît, inanimé, sur la moquette - après quelques secondes il ouvre les yeux).

M. Chat (faiblement) - Le déterminant... ?

Mme Chat (s'emparant du Grevisse - Voyons voyons donc... Formes contractées du Déterminant... 565b... Remarques... n°3, Titre d'ouvrage ou de tableau... page 868 à la suite... Ah, voilà : (elle le regarde d'un air joyeux) eh bien tu vois mon Minou, c'est comme d'habitude avec ton Grevisse, finalement on fait ce qu'on veut, foin du purisme - ils le disent bien : Quand le titre contient deux noms coordonnés par et, ou...tantôt on fait la contraction (soit avec le premier article seulement... soit, ce qui est plus rare, avec chacun des deux articles) tantôt on ne la fait pas... Tu savais, toi, que Stendhal disait la fin de Le Rouge et le Noir ?" Donc tu pouvais dire : la page tant du Renard et de la Boussole, ou encore...

M. Chat (dans un geignement, on sent qu'il capitule) - et que voulais-tu me montrer ?

Mme Chat - Tous ces jolis calendriers ! Après SuperGras j'ai fait toutes les boutiques du Passagenwerk ! Celui-ci était chez HorreurEtDécouvertes :




...et celui-là chez PlusBioTuMeurs :




M. Chat (son œil s'allume) - Une souris à friction ? Comme quand j'étais petit ?

Mme Chat - Oui ! C'est marqué "souris fabriquée sur l'altiplano bolivien grâce à un fonds financier éthique recommandé par Mme Nicole Notat".

M. Chat - J'ignorais qu'il y eût un Messie pour les chats.

Mme Chat - Hein ?

M. Chat - Oui, l'Avent, Adventus Christi : la venue du Messie. Au début on distribuait des images pieuses, puis des friandises. Maintenant même les enfants ne croient plus au Messie, c'est visible, alors ils essaient avec les chats. Je ne me laisserai pas avoir.




Mme Chat - Il faut toujours que tu critiques tout.

M. Chat - pas du tout, tiens par exemple Le Renard et la Boussole, eh bien c'est excellent - très drôle. Pinget l'a écrit après un voyage en Israël, l'Israël de 53 note bien, ainsi "les restrictions de tout genre sont encore en vigueur et se font sentir dans les villes surtout, celles relatives à l'alimentation en particulier. Il n'y a qu'un menu dans tous les restaurants, qu'ils soient de première ou de cinquième catégorie : poisson congelé frit, salade de légumes, fruits" et un peu plus loin : "souvenir typique aussi de Tel-Aviv : les écrivains publics, leur machine à écrire devant eux, sur le trottoir" (1) (il interroge Mme Chat du regard) tu crois qu'il y avait des écrivains publics ? Tu crois qu'il y en a encore à Tel-Aviv ?

Mme Chat - Une métaphore ?

M. Chat - Non, un pastiche, car ici c'est la voix de fausset d'un homme positif qui parle, la voix qui meurtrit lentement les oreilles collées à la radio et durcit dans l'air. Le Renard/Boussole est le livre le plus tourbillonnant de Pinget - il y a bien sûr le Renard, dit Renard, qui naît d'une histoire à la page 21, et il y a - tiens, à propos de Messie - le Juif errant, appelé David, qui surgit deux pages plus loin, et ils s'en vont de concert en Palestine/Israël, mais on comprend assez vite (et si pas vite, on le comprend enfin page 145) que David et Renard sont les résultats de l'éclatement d'un seul narrateur, le Je du roman, qui s'appelle peut-être John Tintouin Porridge.

Mme Chat - C'est un peu confus.

M. Chat - Non, même si on rencontre beaucoup d'autres gens au détour d'une page - Don Quichotte, par exemple, et Soliman le magnifique. Vers la fin ils retournent à Fantoine et on retrouve les habitués, Mahu, Ducreux et les autres. Ce n'est pas le plus grand roman de Pinget, mais c'est un de ceux que je préfère, un des rares livres où l'on puisse entrer à n'importe quelle page, et le final (le final chez Pinget comme chez Beckett, c'est le meilleur moment) le final est fabuleux... Mais voilà le petit passage que j'aime bien.




Mme Chat (elle regarde les calendriers) - Tout de même, c'est dingue.

M. Chat - Oui, le dernier marché potentiel, mises à part les exoplanètes : les animaux de compagnie - tu crois qu'ils sont solvables et qu'ils pourront sauver la croissance ?

Mme Chat - en plus, je les ai eus pour rien, c'est fou les rabais qu'ils font au Passagenwerk.

M. Chat - Ça me rappelle ce que me disait quelqu'un...

Mme Chat - Qui ça ?

M. Chat - Tu sais, tu discutes sur un forum, et tu tombes sur quelqu'un qui te dit que tu devrais rencontrer une tierce personne qui pense comme toi et bien que tu renâcles, comme tout un chacun, à frapper aux portes réelles des interlocuteurs virtuels, tu te retrouves sur le coup de midi à amener une bouteille de rouge chez quelqu'un, pour causer. Ça arrive. Donc avec ma bouteille je me pointe chez ce gars et je découvre un vieux marxiste.

Mme Chat - A mon avis, il était plus jeune que toi.

M. Chat (vexé) - Bon, un marxiste relativement jeune, avec une bibliothèque de marxiste et une bouffe de marxiste, austère quoi, mais pas mauvaise. Et dans la conversation vient quelque chose qui me frappe et dont je me souviens encore "avant, quand je parlais de baisse tendancielle du taux de profit" me dit-il "tout le monde se marrait, et depuis un certain temps, plus du tout." Pour les soldes et les promotions, nous n'en sommes qu'au début.

Mme Chat - C'est vrai que les sujets de rigolade se font rares de façon générale, alors en plus, le taux de profit...

M. Chat - Cela dit, pour la suite, le marxisme est un peu limité (il déplace le livre qui lui coinçait le nez et l'ouvre à la page 187) (3).

Mme Chat - Mon pauvre minou, le livre qui t'a fait du mal...

M. Chat - Ce sont souvent les plus instructifs.

Mme Chat - Bon, et qu'est-ce qu'on va faire avec ces calendriers ?

M. Chat - Ce pour quoi ils sont faits, on va attendre le Messie.



G.F. Hændel - Le Messie - The trumpet shall sound
Wiener Symphoniker, dir. Karel Mark Chichon
Baryton : Paul Armin Edelmann

Mis en ligne par carosaxone



(1) J'aime bien ces vieux trotskystes, dit M. Chat - ils étaient dans l'erreur mais une erreur pardonnable, et avec une noble insouciance de l'océan de bêtise et de terreur qui les environnait. 

(2) Robert Pinget - Le Renard et la Boussole, Minuit éd. 1971, pp. 89-90. L'édition de 1953 est parue chez Gallimuche.

(3) Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, Mille et une nuits éd. 2003, chap. IV, Travail abstrait.

05/12/2011

Célébrations : Malaquais





Publication de la première biographie de Jean Malaquais (Vladimir Jan Pavel Malacki selon les prénoms qu'il s'était lui-même donnés, ou Israël Pinkus Malacki conformément à son certificat de naissance) 1908-1998, juif polonais fils d'un professeur de latin-grec, émigré à 17 ans, vendant son album de timbres à Constantza (Roumanie) pour gagner Istanbul, la Palestine, l'Egypte et Marseille en 1926, terrassier dans le Cantal, poseur de câbles sur le chantier du chemin de fer Paris-Orléans, poète, brûleur de dur, parisien, marxiste antistalinien proche, par son ami Marc Chirik, de la Gauche Italienne d'Amadeo Bordiga, Onorato Damen et leurs continuateurs, mineur de plomb et d'argent à la Londe-les-Maures, travaillant à la plonge sur un bateau pour l'Afrique, gréviste et mis aux fers sur ce même bateau, en prison à Dakar, envoyé à fond de cale à Casablanca, mineur de phosphate au Maroc et probablement à Gafsa, Tunisie, mineur aussi dans le Nord de la France, garagiste à Sisteron, représentant de commerce en vis platinées, comptable à Lyon, ultragauche (1) toujours, écrivain plus encore, joueur d'échecs professionnel, partant en 35 vers l'Ethiopie "pour casser la gueule à l'armée italienne", s'arrêtant à Lisbonne, y faisant pour vivre le mur de la mort à motocyclette dans un parc d'attraction, retournant en France, de nouveau garagiste, de nouveau comptable et toujours sans-papiers, débardeur aux Halles le matin, lecteur à Sainte-Geneviève le soir, y trouvant par hasard dans la NRF un article de Gide où ce dernier se plaint comme d'une "infériorité - de n'avoir jamais eu à gagner mon pain, de n'avoir jamais travaillé dans la gêne", écrivant immédiatement à Gide, aux bons soins d'un journal, pour l'engueuler vertement de la part de tous ces êtres supérieurs qui gagnent leur pain dans la gêne, recevant en réponse un mot d'excuse et un mandat de 100 francs, renvoyant le mandat déchiré avec une nouvelle lettre d'engueulade, invité par Gide rue Vaneau, devenant son ami et correspondant régulier, partant se battre en Espagne en 36, contactant le POUM, déçu par le POUM, retourné en France, de nouveau ouvrier, écrivain toujours, publié cette fois, d'abord pour une nouvelle, puis son roman Les Javanais qui paraît en feuilleton dans le Peuple, journal de la CGT, et chez Denoël en 1939, félicité sur onze pages de long par Léon Trotsky, mobilisé en septembre 39, terrassier à nouveau dans un régiment de pionniers, prix Renaudot pendant ce temps-là, dans la déroute de 40 réussissant à s'enfuir pour Paris puis, grâce à un lecteur des Javanais, à se faire faire des papiers au nom de Malaquais, fuyant de nouveau le statut des juifs, réfugié à Marseille, tentant comme d'autres la filière Varian Fry, échouant à partir, toujours ultragauche mais toujours non enrégimenté, esquivant au quotidien les rafles et la chasse aux juifs, trouvant du travail au Fruit mordoré (dit aussi Croquefruits), la coopérative de Sylvain Itkine, ne pouvant s'empêcher d'y faire grève contre l'accélération des cadences de production, finissant par obtenir un visa mexicain grâce à Gilberto Bosques, débarquant en 1943 chez la sœur de Frida Kahlo, écrivant Planète sans visa, poète encore, insultant Aragon à plus juste raison que Benjamin Péret, se brouillant avec Victor Serge, à New-York en 1945, de retour à Paris en 1946, encore et toujours ultragauche, se voyant refuser la nationalité française, ainsi apostrophé par un employé de mairie alors qu'il faisait la queue pour une carte d'alimentation : "ces étrangers qui viennent manger notre pain (2)..."


Pour la suite, lisez le livre de Geneviève Nakach, et lisez Malaquais, c'est revigorant, en commençant par Les javanais, Planète sans visa, le Journal de guerre suivi du journal du métèque et, après, Le gaffeur.

Et sur Malaquais on peut lire aussi ce qu'en a écrit Philippe Bourrinet et tout ce qu'on peut trouver sur la Planète Malaquais - ainsi que l'histoire du Brûleur de loups, chez Alain Paire.



(1) Il serait plus exact de parler de Gauche Communiste, mais c'est le terme d'Ultragauche qui a été popularisé. Voir p. ex. Christophe Bourseiller, Histoire générale de l'ultra-gauche, Denoël éd. 2003, et pour une bonne critique de ce dernier ouvrage, Loren Goldner, Note sur l'Histoire générale de l'ultragauche de Christophe Bourseiller.

(2) Geneviève Nakach, Malaquais rebelle, Cherche-Midi éd. 2011, p. 216.



Et pendant ce temps-là...
...Mnie nravitsia - Il me plaît, poème de Marina Tsvétaiéva, musique de Mikaël Tariverdiev, chanté par Lisa, (via Stengazeta) 

03/12/2011

Portrait craché : Grant Wood, la boutonnière et le tournevis


Grant Wood - The Perfectionist,1936-37
Via Art Contrarian


The Perfectionist (qu'on appelle aussi parfois Portrait of a woman ou Carol Kennicott) fait partie d'une série de neuf dessins au crayon, à la craie et à la gouache exécutés sur papier brun d'emballage pour illustrer une édition de luxe de Main Street, the story of Carol Kennicott de Sinclair Lewis. Sept de ces dessins représentent des personnages du roman, comme Booster ou Sentimental Yearner, et deux autres des lieux de l'action, comme Main Street Mansion.

Quand Grant Wood produit ces dessins il est déjà célèbre - American Gothic, un de ces tableaux dont le destin échappe totalement à leur créateur, est de 1930 et son chef-d'œuvre, Le dîner des moissonneurs, de 33-34. Wood vend cher ses toiles mais fait pourtant des dettes, obtient un poste à l'Université d'Iowa (1) en tant que directeur du PWAP (2) pour cet Etat, et travaille à sa légende de Plus Grand Peintre Régionaliste Américain.

On a vite fait de Wood un bucolique de l'Amérique profonde, mais c'est aussi un satiriste, un peintre de la controverse et du sous-entendu. Et dans le genre ses dessins pour Main Street comptent parmi ce qu'il a fait de mieux. Probablement parce qu'il jette sur les philistins du Middle West un autre regard que celui, intellectuel, de Lewis : le regard du farm boy qu'il a été (3), et qui ne se moque pas d'eux pour les mêmes raisons. Ici donc, comme dans American Gothic, la satire se fait aussi empathie : eh bien voilà ce que nous sommes.



Grant Wood  - Daughters of Revolution, 1932


Carol Kennicott, l'héroïne de Main Street, est une femme de médecin, bibliothécaire idéaliste qui ne supporte plus l'ennui et la mesquinerie de sa toute petite ville de Gopher Prairie, Minnesota. Elle est de la génération des années 20, de la seconde vague féministe, des idées socialisantes et des nouvelles pratiques pédagogiques... Elle voudrait  transformer sa ville mais ne trouve pas le courage d'agir, fuit à Washington, finit par revenir, vaincue mais seulement à-demi...




Elle : "Que Main Street ne puisse être rendue plus belle, je ne l'admets pas ! Que Gopher Prairie soit plus grande ou plus généreuse que l'Europe,  je ne l'admets pas ! Que laver la vaisselle suffise à satisfaire toutes les femmes, je ne l'admets pas ! Peut-être que je n'ai pas mené le bon combat, mais j'ai gardé l'espoir."

Lui : "Bien sûr que tu l'as gardé. Eh bien, bonne nuit. Quelque chose me dit qu'il pourrait neiger demain. Il faudra bientôt penser à fixer les contre-fenêtres. Dis, tu sais où la bonne a rangé le tournevis ?"
Sinclair Lewis
(les dernières phrases de) Main Street, 1920
 
La fenêtre est ouverte mais les rideaux brodés séparent nettement deux espaces - intérieur et extérieur, soulignant le retrait du modèle. La position des bras est toute en défense et défiance, le regard de côté, critique, interrogateur et même légèrement dégoûté. Pourtant ce n'est pas une de ces vieilles filles sèches que Wood a souvent peint : malgré la tresse, le col sage, le modèle ne manque pas de séduction - c'est peut-être Nan, la sœur tant aimée, que Wood a fait poser.

Le spectateur, comme l'artiste, regardent depuis la rue - le point de vue de Main Street. Ce pourrait être le regard moqueur des bouseux du coin sur une Bovary du Minnesota, mais c'est plus que cela. Car la Perfectionniste est imparfaite. Tout idéalisme a son point faible et ici, comme souvent chez les grands anxieux, un détail cloche : le deuxième bouton, qui n'est pas complètement passé. Tu prends tes grands airs mais regarde-toi... 

Mais cela retourne, justement, le sens du tableau : vous portez maintenant le regard intrusif des gens honnêtes, des habitants qui voudraient bien mettre cette Petite Dame au pas. Pour autant la Petite Dame, malgré les rideaux, ne se cache pas, et retourne le regard du spectateur. Suivez ce regard : il se porte d'abord sur les yeux du modèle puis, guidé par la double courbure des rideaux, descend découvrir le fameux bouton, puis plus bas jusqu'au point où les bras s'appuient l'un sur l'autre, remonte vers le poignet droit jusqu'aux lèvres closes par un index plus que dubitatif : et vous, vous voulez savoir ce que je pense de vous ?




On sait que Grant Wood avait eu du mal, et pris du temps pour percer dans sa petite ville de Cedar Rapids, Iowa. Onze ans dans un grenier à foin aménagé qu'il partageait avec sa mère, au-dessus du garage d'un entrepreneur de Pompes Funèbres qui exposait ses tableaux dans son Funeral Parlor. Un premier grand œuvre, le vitrail qu'on lui commande pour le Veteran's Memorial Building, qu'il dessine et fait réaliser à Munich. Cela déchaîne contre lui la furie des dames patronnesses des Daughters of American Revolution : faire faire en Allemagne le portrait de nos pauvres soldats... 


 Le vitrail de Grant Wood 


Et donc, quelques années plus tard, il peindra, tongue in cheek, les mêmes Filles de la Révolution posant fièrement devant une reproduction du tableau d'Emmanuel Leutze, Washington traversant la Delaware. Car Leutze, lui aussi, était allemand. Ce qui n'empêche pas une certaine forme d'empathie pour les Daughters, si vous regardez bien le tableau, voyez-vous. Car l'empathie, chèrement acquise, est le privilège de ceux qui ont eu des difficultés à être prophètes en leur pays.
 
Imaginez ce que c'était de soutenir les regards de Main Street quand on n'était pas riche, plutôt renfermé et d'élocution difficile, probablement gay (4) et que deux séjours à Paris, dont un à l'Académie Julian, ne vous étaient pas toujours d'un grand secours à Cedar Rapids, Iowa, 56.096 âmes. On connaît la phrase attribuée à Flaubert - Madame Bovary, c'est moi. Eh bien quelque chose me dit que mon portrait préféré, La Perfectionniste, c'est Grant Wood soi-même, en majesté.


Et sur Grant Wood, précédemment. Et encore.





(1) Malgré la résistance du corps professoral des Beaux-Arts locaux, pour lesquels Wood n'était pas assez "moderniste" et s'intéressait trop aux gens ordinaires. Certains de ses opposants qualifièrent son style de "communazi". Sur ce sujet voir R. Tripp Evans, Grant Wood : a life, Knopf, 2010 et, en ligne, Tom Snee, The ghost of Grant Wood, Iowa Alumni Magazine. 

(2) Public Works of Art Project - un programme du New Deal qui permit aux artistes de survivre à la Dépression en les salariant et en les faisant travailler pour les collectivités. 

(3) Peu de temps, certes : Wood n'a connu la campagne que dans sa prime jeunesse, jusqu'à la mort de son père fermier lorsqu'il avait dix ans.

(4) L'homosexualité de Wood a été évoquée, mais non prouvée, par certains témoins et son plus récent biographe. Elle est peut-être demeurée platonique, et en tout état de cause confinée au placard, ce qui relevait du simple bon sens dans l'Iowa des années 1930. En revanche il semble bien que ses adversaires au sein de l'Université aient utilisé la rumeur pour tenter de le faire exclure, et qu'ils y soient presque parvenus.