28/02/2011

Le ciel de l'île













Jean Dubuffet - Tour aux figures, 1967-1988



Ile St Germain, 27/02/11.

27/02/2011

Transports en commun : Angrand

Charles Angrand - La ligne de l'Ouest à sa sortie de Paris, 1886
Source : Gandalf's gallery - licence CC


A propos de Charles Angrand, voir aussi précédemment.

26/02/2011

Un jour viendra

Michel-Ange Buonarroti - La Sibylle libyenne, Chapelle Sixtine, 1508-1512
Source : Wikimedia Commons



La Sibylle libyenne est une des cinq prophétesses peintes par Michel-Ange au plafond de la Sixtine. Chacune d'entre elles tient un livre ou un un parchemin, référence à la fois aux livres sibyllins de l'antiquité, aux Oracles sibyllins compilés à partir du IIème siècle, souvent confondus avec les premiers, et au livre qui sera ouvert au chapitre 20 de l'Apocalypse : 

"καὶ βιβλία ἠνοίχθησαν καὶ ἄλλο βιβλίον ἠνοίχθη ὅ ἐστιν τῆς ζωῆς, καὶ ἐκρίθησαν οἱ νεκροὶ ἐκ τῶν γεγραμμένων ἐν τοῖς βιβλίοις κατὰ τὰ ἔργα αὐτῶν - Des livres furent ouverts. Et un autre livre fut ouvert, celui qui est le livre de vie. Et les morts furent jugés selon leurs oeuvres, d'après ce qui était écrit dans ces livres." (Apocalypse 20:12, trad. Louis Segond). 

La Renaissance italienne représente les Sibylles suivant une tradition qui mêle des éléments gréco-latins, hébraïques et chrétiens et qui était souvent associée à la thématique de l'Annonciation - on peut en voir un exemple dans la pièce (Sacra Rappresentazione) de Feo Belcari, Rappresentazione dell’Annunciazione di Nostra Donna, dédiée à Pierre 1er de Médicis dit Le Goutteux, représentée en 1471 et qu'on peut lire ici, mais en anglais. Dans cette tradition c'est la Sibylle libyenne qui prononce la fameuse prophétie : "Un jour viendra (1) où les ténèbres seront dissipées..."

Pour les tyrans aussi, leur jour viendra - pour certains, il est même assez proche.



(1) Incidemment, les mots "un jour viendra" dans la bouche d'une Sibylle devraient évoquer quelque chose pour les lecteurs de Julio Cortazar.





Les amateurs de Sixtine peuvent jeter un coup d'oeil chez Kerdonis - c'est magnifique. Et, pour un commentaire, chez Jacques Darriulat, toujours instructif.

25/02/2011

L'art de la lecture : Jie Ma/Miguel Brieva

Miguel Brieva - Congele sus libros/Congelez vos livres



Jie Ma - Eclipse, 2010 
(3ds max, Photoshop, Vray)

24/02/2011

J'aimerais savoir ce que ça fait




Nina Simone - I wish I knew how it would feel to be free
(paroles et musique : Billy Taylor & Dick Dallas)
Montreux, 1972
Mis en ligne par tungbgs


I wish I knew how it would feel to be free
I wish I could break all the chains holding me
I wish I could say all the things that I should say
say 'em loud, say 'em clear
for the whole round world to hear.

I wish I could share all the love that's in my heart
remove all the bars that keep us apart
I wish you could know what it means to be me
Then you'd see and agree
that every man should be free.

I wish I could give all I'm longing to give
I wish I could live like I'm longing to live
I wish that I could do all the things that I can do
though I'm way overdue I'd be starting anew.

Well I wish I could be like a bird in the sky
how sweet it would be if I found I could fly
Oh I'd soar to the sun and look down at the sea


and I'd sing cos I'd know that
I'd know how it feels to be free


Manifestation de la communauté libyenne de Dublin, 19/02/11

23/02/2011

Le silence, même chez les carpes, ne vaut pas forcément acceptation



Malgré les apparences...




...qui sont celles de l'hiver...




...en fait...



Bill Evans trio - My foolish heart (Victor Young/Ned Washington)
Bill Evans (p) Chuck Israel (b) Larry Bunker (d)
Mis en ligne par jane8948


...comme certains l'ont déjà remarqué, à côté de chez les chats...




...c'est bientôt le




...qui se fait déjà sentir, chuchotant...




...dépliant...




...sa lente magie blanche...




...mais déjà insistant, obstiné...




...comme la carpe...




...Koï...




...qui va et puis revient.




On sent déjà qu'il ne va pas se laisser faire...




...et il déploie ses pavillons...




...comme on ferait appel...




...à la révolte.

22/02/2011

L'art de la rixe : une orgie, neuf Marilyn, cent kilos de graines de tournesol en porcelaine et mille sept cent cinquante infirmières




Orgy of the rich, action du groupe Artsagainstcuts 
à la vente Sotheby's de Londres, 15/02/11
Mis en ligne par orgyoftherich


Les actions d'Artsagainstcuts s'inscrivent dans les mobilisations en cours au Royaume-Uni contre les coupes dans les dépenses publiques - ainsi les manifestations étudiantes de décembre dernier.  Le 15 février Sotheby's mettait aux enchères, entre autres, une (énième) sérigraphie acrylique d'Andy Warhol (Neuf Marilyn multicolores, 3,2 millions de £) et cent kilos...


Ai Weiwei - Kui-Hua-Zi/Graines de tournesol, 2010
Source : Artobserved



...de graines de tournesol en porcelaine peinte, spécialité de l'artiste chinois Ai Weiwei, 349.250 £.

Le produit total de cette vente Sotheby's a été de 44 millions de livres frais inclus. Selon Artsagainscuts cela représente sur un an le salaire de 1389 enseignants en début de carrière ou de 1750 infirmières qualifiées, ou encore le budget de 150 bibliothèques.

21/02/2011

L'art du petit déjeuner : Jia Zhang Ke



Jia Zhang Ke - Black Breakfast (Stories on human rights, 2008)
Mis en ligne par artfortheworld001

19/02/2011

Nellie et le Wisconsin

Larry Welo - Fertile ridge, eau-forte polychrome, trois plaques
Source 



Kronos Quartet & Ron Carter - Crepuscule with Nellie (Thelonious Monk)
(Monk Suite, 1985)
Mis en ligne par MusicForYourFunk



Larry Welo vit et travaille à Blue Mounds, Wisconsin - "c'est un endroit que les glaciers ont laissé de côté, donnant ainsi un très beau paysage de collines inégales". Un petit nombre d'estampes, mais superbes, ici. Egalement, voir son site.




Et pendant ce temps-là...
...justement, à propos du Wisconsin...

18/02/2011

L'art de la fenêtre : N.C. Wyeth


N.C. Wyeth - Thumbelina (Anthology of Children's Literature, Houghton Mifflin & Co, 1940)
Via Golden Age Comic Book Stories


Le dessin illustre un conte d'Andersen, Tommelise, Thumbelina en anglais et La petite Poucette en français.

"Une femme désirait beaucoup avoir un petit enfant ; mais, ne sachant comment y parvenir, elle alla trouver une vieille sorcière et lui dit : « Je voudrais avoir un petit enfant ; dis-moi ce qu’il faut faire pour cela.
— Ce n’est pas bien difficile, répondit la sorcière ; voici un grain d’orge qui n’est pas de la nature de celle qui croît dans les champs du paysan ou que mangent les poules. Mets-le dans un pot de fleurs, et tu verras.
— Merci, » dit la femme, en donnant douze sous à la sorcière. Puis elle rentra chez elle et planta le grain d’orge.
Bientôt elle vit sortir de la terre une grande belle fleur ressemblant à une tulipe, mais encore en bouton.
« Quelle jolie fleur ! » dit la femme en déposant un baiser sur ces feuilles rouges et jaunes ; et au même instant la fleur s’ouvrit avec un grand bruit. On voyait maintenant que c’était une vraie tulipe ; mais dans l’intérieur, sur le fond vert, était assise une toute petite fille, fine et charmante, haute d’un pouce tout au plus. Aussi on l’appela la petite Poucette.
Elle reçut pour berceau une coque de noix bien vernie ; pour matelas des feuilles de violette ; et pour couverture une feuille de rose. Elle y dormait pendant la nuit ; mais le jour elle jouait sur la table, où la femme plaçait une assiette remplie d’eau entourée d’une guirlande de fleurs. Dans cette assiette nageait une grande feuille de tulipe sur laquelle la petite Poucette pouvait s’asseoir et voguer d’un bord à l’autre, à l’aide de deux crins blancs de cheval qui lui servaient de rames. Elle offrait ainsi un spectacle charmant ; et puis elle savait chanter d’une voix si douce et si mélodieuse, qu’on n’en avait jamais entendu de semblable.
Une nuit, pendant qu’elle dormait, un vilain crapaud entra dans la chambre par un carreau brisé...
"
Hans Christian Andersen - La petite Poucette, Contes, trad. David Soldi

...la suite est ici.

17/02/2011

L'homme de la rue




C'est une rue, tout près de chez les chats...




Ça, c'était l'ancienne plaque...






...la nouvelle se veut plus explicite. Mais philosophe et sociologue, n'est-ce-pas un peu pâle pour l'auteur des Réflexions sur la violence et des Matériaux d'une théorie du prolétariat ?

Imaginons une autre plaque, plus précise dans ses éloges :






...et ceux à qui un tel hommage paraîtrait intempestif, hors de propos ou suranné, encourageons-les à lire ce passage de l'auteur :


"Il ne faut pas espérer que le mouvement révolutionnaire puisse jamais suivre une direction convenablement déterminée par avance, qu'il puisse être conduit suivant un plan savant comme la conquête d'un pays, qu'il puisse être étudié scientifiquement autrement que dans son présent. Tout en lui est imprévisible. Aussi ne faut-il pas, comme ont fait tant de fois les anciens théoriciens du socialisme, s'insurger contre les faits qui semblent être de nature à éloigner le jour de la victoire.

Il faut s'attendre à rencontrer beaucoup de déviations qui sembleront remettre tout en question; il y aura des temps où l'on croira perdre tout ce qui avait été regardé comme définitivement acquis; le trade-unionisme pourra paraître triompher même à certains moments. C'est justement en raison de ce caractère du nouveau mouvement révolutionnaire qu'il faut se garder de donner des formules autres que des formules mythiques : le découragement pourrait résulter de la désillusion produite par la disproportion qui existe entre l'état réel et l'état attendu; l'expérience nous montre que beaucoup d'excellents socialistes furent ainsi amenés à abandonner leur parti.

Lorsque le découragement vient pour nous surprendre, rappelons-nous l'histoire de l'Église, histoire étonnante, qui déroute tous les raisonnements des politiques, des érudits et des philosophes, que l'on pourrait croire parfois conduite par un génie ironiste qui se plairait à accumuler l'absurde, dans laquelle le développement des institutions a été traversé par mille accidents. Maintes fois les gens les plus réfléchis ont pu dire que la disparition n'était plus qu'une question de quelques années; et cependant les agonies apparentes étaient suivies de rajeunissement.

Les apologistes du catholicisme ont été si frappés de l'incohérence que présente cette histoire qu'ils ont prétendu qu'on ne saurait l'expliquer sans faire intervenir les desseins mystérieux de la Providence. Je vois les choses sous un aspect plus simple; je vois que l'Église s'est sauvée malgré les fautes des chefs, grâce à des organisations spontanées; à chaque rajeunissement se sont constitués de nouveaux ordres religieux qui ont soutenu l'édifice en ruines, et même l'ont relevé. Ce rôle des moines n'est pas sans analogies avec celui des syndicats révolutionnaires qui sauvent le socialisme; les déviations vers le trade-unionisme, qui sont la menace toujours redoutable pour le socialisme, rappellent ces relâchements des règles monastiques qui finissent par faire disparaître la séparation que les fondateurs avaient voulu établir entre leurs disciples et le monde.

La prodigieuse expérience que nous offre l'histoire de l'Église est bien de nature à encourager ceux qui fondent de grandes espérances sur le syndicalisme révolutionnaire et qui conseillent aux ouvriers de ne rechercher aucune alliance savamment politique avec les partis bourgeois - car l'Église a plus profité des efforts qui tendaient à la séparer du monde que des alliances conclues entre les papes et les princes.
"


Georges Sorel - La décomposition du marxisme (1908)

16/02/2011

L'art de la rixe : Reyl-Hanisch

Herbert von Reyl-Hanisch - Zweikampf/Duel, 1932
Kunsthandel Wienerroither & Kohlbacher, Wien
Via Weimar - HD chez kraftgenie


Reyl-Hanisch (1898-1937) est un peintre autrichien, représentant de la Neue Sachlichkeit. Dans un dessin préparatoire le combattant de droite est habillé en bourgeois, ce qui donne un autre sens à la scène.

15/02/2011

L'art de la lecture : Newell

Peter Newell - Illustration pour Mr. Munchausen de John Kendrick Bangs
Source : Internet archive Via OBI Scrapbook Blog


"He used to wind his tail about a huge palm-leaf fan I had cut in the forest, so large that I couldn't possibly handle myself, and he’d wave it to and fro by the hour, with the result that my house was always the breeziest place in Para."
John Kendrick Bangs - Mr. Munchausen, being a true account of some of the recent adventures beyond the Styx of the late…, Boston, 1901

14/02/2011

Le greffe : après tout, ce n'est pas mon tapis


Emanuel Schongut - Tobermory
Illustration pour la nouvelle de Saki, publiée dans The Literary Cat, ed. J. C. Suares and Seymour Chwast, Push Pin Press, 1977. 
© Emanuel Schongut (Via real funny lady)


«...Tobermory entered the room and made his way with velvet tread and studied unconcern across the group seated round the tea-table.

A sudden hush of awkwardness and constraint fell on the company. Somehow there seemed an element of embarrassment in addressing on equal terms a domestic cat of acknowledged dental ability.

"Will you have some milk, Tobermory?" asked Lady Blemley in a rather strained voice.

"I don't mind if I do," was the response, couched in a tone of even indifference. A shiver of suppressed excitement went through the listeners, and Lady Blemley might be excused for pouring out the saucerful of milk rather unsteadily.

"I'm afraid I've spilt a good deal of it," she said apologetically.

"After all, it's not my Axminster," was Tobermory's rejoinder.

Another silence fell on the group, and then Miss Resker, in her best district-visitor manner, asked if the human language had been difficult to learn. Tobermory looked squarely at her for a moment and then fixed his gaze serenely on the middle distance. It was obvious that boring questions lay outside his scheme of life.

"What do you think of human intelligence?" asked Mavis Pellington lamely.

"Of whose intelligence in particular?" asked Tobermory coldly.

"Oh, well, mine for instance," said Mavis with a feeble laugh.
»
Saki (H. H. Munro) - Tobermory 
(The chronicles of Clovis, 1911)

Tobermory raconte la courte vie du superchat qui avait appris à parler mais pas à se taire, et c'est une des histoires de chat les plus drôles que je connaisse. Ceux qui veulent savoir ce que le chat pense de l'intelligence de Mavis Pellington pourront lire la nouvelle dans son intégralité, ici, mais en V.O.

"It's not my Axminster" se traduit par "ce n'est pas mon tapis". La ville d'Axminster (Devon, 5626 âmes) était et est toujours réputée pour sa fabrication de tapis industriels de qualité, auxquels elle a donné son nom.

H. H. Munro (1870-1916) c'est l'homme qui a écrit Sredni Vashtar et émis des sentences aussi définitives que "les huîtres sont plus belles que n'importe quelle religion... Dès qu'elles arrivent sur la table du dîner, elles sont visiblement prêtes à aller au fond des choses. Que ce soit le Christianisme ou le Bouddhisme, rien de tout cela n'arrive vraiment à la hauteur du don de soi désintéressé d'une huître". 

Saki perd beaucoup à la traduction - le post de demain sera lui aussi dédié à ceux qui, comme les chats, ont besoin de rafraîchir leur anglais, de temps à autre.

Et le site d'Emanuel Schongut est ici.

13/02/2011

Ayons congé : runaway




Mighty Mo Rodgers - Happy as a runaway slave
Dir. : Stephan Glidden
Mis en ligne par stefanglidden


Maurice Rodgers dit Mighty Mo, le bluesman métaphysicien, qui chantait vendredi soir, près de chez les chats.


Et pendant ce temps-là...
...il est dix heures et quart sur les isoglosses (à l'attention des germanistes)

12/02/2011

Célébrations : il n'existe plus d'Orient exotique

Mark Vallen - Freedom, 2011 
© Mark Vallen
Source : Mark Vallen's Art for a change - affiche téléchargeable en 350 dpi sur la même page



"...en réalité, après cinq cents ans d'histoire coloniale et impérialiste sanglante, cent ans d'une désastreuse industrialisation bureaucratique liée à la modernisation de rattrapage, cinquante ans d'intégration destructrice dans le marché mondial et dix ans sous le règne absurde du nouveau capital financier transnational, il n'existe plus d'Orient exotique que l'on pourrait percevoir comme étrange et extérieur."

Robert Kurtz - Economie totalitaire et paranoïa de la terreur, in Avis aux naufragés 
trad. Olivier Galtier, Wolfgang Kukulies, Luc Mercier et Johannes Vogele, Lignes éd., 2005.

11/02/2011

Le bar du coin : ensuite, tout s'enchaîne



Jean-Luc Godard - 2 ou 3 choses que je sais d'elle, 1967
Mis en ligne par lukashowlettmartin

10/02/2011

Ernst/Scarlatti

Max Ernst - Where to unwind the spool/Où dérouler la bobine (Lieux communs, 1971)
Via A journey round my skull


 

Domenico Scarlatti - Sonate en Sol mineur, K. 108 
Christian Zacharias, piano
Mis en ligne par nocturnefm

09/02/2011

Ciel... Brandes Stuber


Dedrick Brandes Stuber - Passing Clouds, 1934
Source : Smithsonian American Art Museum - Licence CC



Et pendant ce temps là...
...deux planches de Meryon sur la même plaque, chez Adventures in the Print Trade

08/02/2011

Ce qui arrive au vieil homme du Nil

Edward Lear - The Pyramids road, Gizeh, 1873


Manifestation de soutien à la lutte du peuple égyptien, Paris, 5 février










There was an Old Man of the Nile,
Who sharpened his nails with a file,
Till he cut out his thumbs,
And said calmly, 'This comes
Of sharpening one's nails with a file!'


Texte et dessin  : Edward Lear - A Book of Nonsense, 1861


C'était un vieil homme du Nil
qui se limait les ongles, tant
et tant qu'il se coupa les pouces
"Voilà ce qui arrive, dit-il
Quand on lime ses ongles autant !"















Edward Lear - The pyramids of Gizeh, ca 1873

07/02/2011

Le Simoïs, la Seine et la Plata




"Nous nous déplaçons, nous errons. Nos histoires sont des Odyssées, plus exactement des Énéides. Il faut toujours en revenir à ces antiques légendes : un foyer est détruit (c'est Ilion, c'est le nôtre, qu'importe)...(1)"

Le seul souvenir que je conserve de Jaime Semprun, c'est celui d'une année passée de concert sur les rangs étagés de la classe de philosophie à l'Hôtellerie, il y a quarante-cinq ans de cela, bigre. 

Souvenir lointain mais prégnant car notre professeur, disciple d'Alain, pas mauvais homme au demeurant, ne supportait pas les feux-follets. Interrompant brusquement son monologue - au moment même où nous nous efforcions, hébétés, clignant des yeux, de reconstituer in mente l'arbre-dans-la-cour-du lycée-tel-qu'il-se-présente-à-nous-à-travers-la-fenêtre dans le prisme de ses Abschattungen husserliennes - il apostrophait :

Semprun, taisez-vous !

Semprun se taisait. Une heure après, ça recommençait. 

Ainsi le nom de Jaime Semprun, pour moi et peut-être aussi  pour d'autres, est désormais indissolublement mêlé à ce ruissellement de mémoire involontaire où cascadent la caverne de Platon, l'impératif catégorique et le malin génie.

L'année suivante, nous ne vîmes plus Semprun à l'Hôtellerie, il allait se chercher d'autres maîtres - iI trouva Guy Debord, je ne sais pas s'il le jugea plus accommodant qu'un agrégé de philo à l'ancienne.  Plus tard encore il eut sa propre école, cela s'appelait l'Encyclopédie des nuisances. Et comme mes petits camarades, je pense, je lus ce qu'il écrivait - ainsi, L'abîme se repeuple. Moi aussi j'avais cherché des maîtres -  on en trouvait d'abondance, à l'époque.

Et puis, dans les années 90, quelqu'un me convia à une réunion - un groupe qui, paraît-il, m'intéresserait. Je n'y allai pas, j'en avais soupé, des écoles. Je perdis peut-être l'occasion de revoir mon petit camarade, et maintenant je le regrette un peu.

Le 3 août dernier, Jaime Semprun est mort - c'est à cela qu'on voit que l'âge vous taraude, on commence à saluer des fantômes au coin des rues. Les Editions qu'il a fondées republient ces jours-ci ce texte court et magnifique, Andromaque, je pense à vous, qu'il avait écrit pour le premier anniversaire de la mort de sa mère, Loleh Bellon.

"Nous ne nous verrons plus sur terre. Entre le quai de l'Horloge et la pointe du Vert-Galant, nous n'aurons fait que quelques pas ensemble, laissant dans la route des phrases un carrefour à chaque mot...(1)"




Roberto Arlt, l'homme qui a écrit Les Sept fous, publia de 1928 à 1933 ces chroniques, Aguafuertes Porteñas, dans le journal El Mundo. Ce sont les années de la decada infame, décennie infâme qui suit le coup d'état fascisant du général Uriburu - fraude électorale, gangstérisme politique, industrialisation, urbanisation  et misère galopantes. Des années d'amertume et de désenchantement qui sont aussi celles où Buenos-Aires s'entoure de faubourgs ouvriers immenses et haussmanise son centre, éventrant les vieux quartiers : achèvement des Diagonales, percement de l'Avenida 9 de Julio, élargissement de Corrientes... 

Passe dans les vignettes d'Arlt le menu peuple de ce désastre, le Propriétaire Voleur de briques, le Sinistre Fouineur, le Malade Professionnel ou encore l'Homme Bouchon, qui jamais ne s'enfonce, quels que soient les événements troubles auxquels il est mêlé, type le plus intéressant de la faune des enflures...



Osvaldo Pugliese - Arrabal/Faubourg (José Pascual)
Mis en ligne par 2009periquita

Sur des modes différents - lyrique chez l'un, satire pour l'autre - ces deux livres parlent de la même chose - de la dérive urbaine, de la lente et régressive promenade où tout n'est qu'allégorie. C'est la même métropole faite d'autant de déceptions que de rêves. Le Paris de Semprun, où coule cette rivière à laquelle me lie un sort, celui d'avoir eu très tôt affaire à elle et non à une autre et où, à faible distance à droite du promeneur, grince sourdement la chaîne forgée au XIVè siècle qui, à la tombée du jour, unissait la tournelle du Louvre à la tour de Nesle (1). Et le Flores d'Arlt - que Flores était beau, que Flores était vaste autrefois ! Partout s'élevaient des éoliennes... A dix rues de Rivadavia commençait la pampa... On croyait à l'amour. Les jeunes filles pleuraient en chantant La loca de Bequeló. La tuberculose était une maladie terrible et quasiment méconnue... 




Il y a un an, rue Lautaro, on pouvait voir un belvédère aux vitres multicolores complètement brisées. A côté, il y avait une éolienne rouge, une éolienne toute rouge, romantique et tapissée de lierre. Les jours de vent, un pin laissait bercer sa coupole dans les airs.
 
L'éolienne, le belvédère, le pin ne sont plus. Le temps a tout emporté... Le lopin de terre coûte maintenant cent pesos. Avant, il en coûtait cinq et on vivait plus heureux. Certes, il nous reste la fierté d'avoir progressé, ça oui, mais le bonheur n'existe pas. Emporté par le diable (2).


(1) Jaime Semprun - Andromaque, je pense à vous ! pp.11, 14, puis 12. Editions de l'Encyclopédie des nuisances, 2011.

(2) Roberto Arlt - Les éoliennes de Flores, in Eaux-fortes de Buenos-Aires, pp. 22-25. Trad. Antonia García Castro, éd. Asphalte, 2010.


On peut trouver ici le texte espagnol (argentin avec un soupçon de lunfardo) des Aguafuertes Porteñas, et la musique appropriée ici, aux bons soins des éditions Asphalte.