28/11/2010

Que le parti des fous est le plus grand qui soit au monde



Antoine Boësset - Ballet des fous et des estropiés de la cervelle
Interprétation : Le poème harmonique - Vincent Dumestre

Mis en ligne par theprof1958


En complément du billet du 19 novembre, une pièce de Boësset, surintendant de la musique de la chambre de Louis XIII, qui composait les musiques des ballets dont Rabel dessinait les costumes. Il s'agit d'une partie du Ballet des fées de la forêt de St Germain, dansé au Louvre pour Carnaval le 9 février 1625, où entrent les hiboux et corneilles, les quatre perroquets, les demi-fous et les esperlucattes, etc... 

A ce moment de l'acte III, Jacqueline-l’Entendue, fée des Estropiés de la Cervelle, se fait annoncer par son récit avant de faire son entrée :

Il n'est si fameux Empirique,
S'il affronte mon art magique,
Qui ne reçoive un pié de nez:
Le chef-d'oeuvre que je projette,
Gist en la caballe secrette
De guerir les embabouinez.

Ils ont l'oeil creux, le corps ectique,
Le poil et l'habit à l'antique,
Qui les font remarquer de loing:
La vanité leur sert de guide,
Et de meubler leur chambre vuide
Les Chimeres ont un grand soing.

Presser de leur humeurs bourrües
Tout le jour ils courent les rües,
Et toute la nuict ont l'oeil ouvert:
Moy, pour esgayer leur folie,
J'ordonne à leur melancolie
De se couvrir d'un bonnet vert.

Parmy tant de rares pensées
Qui sont diversement blessées
Les fantasques me gastent tout,
Leurs fouguent ne sont point communes,
Et les demy-foux ont des Lunes,
Dont je ne puis venir à bout.



Figure classique de ces ballets : défilé comique de fantasques et d'embabouinés, aimables cacophonies et au final retour à l'harmonie - dansé par le Roi, de préférence. On se fait plaisir deux fois, par transgression et rappel à l'ordre, plus on avance dans le siècle et plus le second plaisir l'emporte sur le premier.

Puis un embabouiné fait en quelque sorte son autocritique :


Esprits adjustez comme il faut,
Je reconnois bien mon defaut
Et les caprices dont j'abonde:
Mais puis que le party des Foux
Est le plus grand qui soit au monde,
Je veux en estre comme vous.



Ce caractère était dansé par Henri de Talleyrand-Périgord, comte de Chalais, nouveau favori du Roi. Comme on voit, son autocritique n'était que partielle. D'ailleurs, pour haute trahison (1), il fut décapité en août de l'année suivante, par un bourreau maladroit qui dut donner pas moins de vingt-neuf coups de hache. Car comme le disait à la fin du ballet Alizon la hargneuse, fée des vaillans combattans :

Finissons ce combat faicts pour le passetemps,
Il me reste un poinct à vous dire,
C'est que les Ennemis du Chef des Combattans
Auront plus à pleurer qu'à rire.





(1) Le pauvre s'était laissé embobiner par Gaston, Monsieur frère du Roi, dans un complot pour assassiner Richelieu. Gaston flancha, trahit tous ses complices et le comte de Chalais se retrouva le seul à n'être pas assez titré pour éviter l'échafaud.

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